Posté le 14-03-2008 à 11:19 - Michel Moral & Pierre Angel
L'idée de pratiquer le management en utilisant des techniques issues du
coaching se développe rapidement dans les entreprises. Alors que les
jeunes diplômés deviennent de plus en plus exigeants avec leurs
managers, les employeurs demandent à la structure une efficacité
accrue. Or, la discipline ne suffisant plus comme moteur de la
performance, il devient nécessaire de puiser dans le réservoir de la
motivation. Le management intermédiaire se retrouve ainsi en charge de
mobiliser et de faire adhérer à un objectif commun des personnes dont
l'individualisme les pousse, au contraire, à prendre de la distance par
rapport au travail.
Utiliser les techniques du coaching dans son management ?
Afin de résoudre cette difficile équation, la solution imaginée par les
entreprises est de permettre aux managers d'acquérir une compétence de
coach, ou tout au moins des attitudes ou des outils modifiant la
relation aux subordonnés. Cette approche a été formalisée par quelques
cabinets à travers la notion de manager coach, concept qui fait l'objet
de nombreuses discussions au sein de la communauté des coachs. Même si
les réflexions sur ce thème ne font que commencer, le concept de
manager-coach donne déjà lieu à une littérature abondante et, quoique
vivement discuté, il répond indiscutablement à l'émergence
d'aspirations nouvelles de la part des entreprises.
Un manager-coach devra changer sa façon de travailler avec ses
collaborateurs et ses équipes. Il devra modifier son niveau d'écoute,
et s'interroger un peu plus sur ce qu'il ressent, au lieu de
s'intéresser uniquement aux contenus, processus ou visions
stratégiques. Il lui faudra notamment comprendre lesquels de ses
comportements induisent quels effets chez un autre ou sur un groupe.
Le manager peut également développer les compétences de ses
collaborateurs en utilisant le même dispositif qu'un coach: une série
d'entretiens d'une heure, avec les mêmes règles de confidentialité et
de respect, en suivant des grilles d'analyse simples. Une telle
approche implique que le manager acquière quelques éléments sur le
fonctionnement psychologique.
Le feed-back est une technique novatrice qui consiste en la restitution
par le manager de ses « ressentis » (néologisme très utilisé au sein de
la communauté des coachs) au cours d'un entretien. Les réactions des
collaborateurs à un tel feed-back s'étendent selon un spectre allant
d'une totale acceptation jusqu'à un déni total, en passant par diverses
manifestations de désaccord, de colère, de surprise ou de confusion. De
telles réactions permettent d'engager une forme de communication plus
enrichissante.
Quelle position pour le manager coach ? Un rôle qui soulève
les interrogations...
Si le concept de manager-coach est séduisant, il soulève cependant
plusieurs problèmes. En premier lieu, l'efficacité du travail de
coaching tient principalement à la position de tiers neutre occupée par
le coach. Or, le manager est, de par sa fonction, obligatoirement en
position de juge et partie.
En second lieu, il est évident que toutes les situations de management
ne permettent pas au manager d'adopter une attitude de coach. On peut
en effet identifier des catégories de circonstances favorables, telles
que la résolution d'un conflit par le feed-back, une demande du
collaborateur à l'occasion, par exemple, de l'entretien annuel, ou un
soutien sur une situation à fort enjeu comme une prise de poste ou le
démarrage d'un projet. De manière générale, l'entrée dans un nouveau
domaine d'activité et le développement de compétences nouvelles
permettent une approche de type coaching. Dans le cas d'équipes, les
extensions, fusions et changements de mission sont appropriés.
Les limites du manager-coach ...
Mais il est clair que certaines situations ne permettent absolument pas
une approche de type coaching : en particulier la rébellion, la faute,
la tricherie, les conflits d'objectifs ou d'intérêts, ainsi que
l'approche de problèmes de nature psychologique, par exemple le manque
de confiance en soi. De même, si le problème est un différend entre le
collaborateur et l'un de ses pairs, le manager est en situation
d'arbitrage et ne peut adopter une posture de coach.
Par exemple, le collaborateur travaille trop, alors que dans le même
temps la demande du manager est forte car les affaires vont mal et
l'effort de tous est nécessaire. Une dispute éclate entre les membres
de l'équipe quant à l'exécution urgente d'une tâche.
En troisième lieu, si le coach doit passer par une formation
astreignante et se soumettre à une supervision afin d'éviter la dérive
de ses désirs (nous l'avons déjà évoqué, et nous y reviendrons), qu'en
est-il du manager? Celui-ci doit-il chercher un superviseur ?
Enfin, est-ce le rôle du manager d'apporter ce que devrait proposer un
service de formation? Développer les compétences, par exemple, n'est
pas normalement la mission principale du manager, qui est plutôt
d'animer une équipe en vue d'atteindre un objectif de chiffre
d'affaire, de production de services internes ou de fabrication de
biens.
Les trois dimensions du rôle de manager coach
Ces questions méritent que l'on se penche un instant sur les
spécificités du statut de manager, afin de percevoir de manière plus
précise ses concordances ou ses dissonances éventuelles avec celui de
coach. Tout d'abord, on peut distinguer trois dimensions du rôle du
manager.
- Le
positionnement affectif du manager vis-à-vis de son
équipe, de ses pairs, et de ses supérieurs. Coach, il est trop proche
de ses subordonnés; pur manager, il perd sa neutralité.
- Les
responsabilités
du manager, qui sont de relayer les objectifs venus du
niveau de management supérieur et d'assurer un haut niveau de
motivation de chacun dans l'exécution des missions.
- Le
leadership
du manager, qui doit veiller à la cohésion de son équipe
et à sa performance en tant que groupe. Selon la culture de
l'entreprise et ses processus, ces dimensions s'exprimeront de manière
différente, et le rôle de manager-coach sera plus ou moins adapté.
Si l'on se réfère, par exemple, il la typologie de Pugh et Hickson
(1976), les organisations se classent selon le modèle suivant:
|
Relation
au pouvoir plutôt conviviale |
Relation
au pouvoir plutôt respectueuse |
| Approche
sereine de l’imprévu et grande part laissée |
Marché
de village |
Famille |
| Approche
anxieuse de l’imprévu et grande part laissée aux procédures |
Machine
bien huilée |
Pyramide |
Il est clair
que le manager-coach n'a pas sa place dans une machine bien huilée, ni
dans une pyramide parfaite. Ce sont plutôt dans les environnements qui
favorisent l'initiative et la personne que le concept peut trouver un
écho. Toutefois, dans une famille, la démagogie est rampante, et le
concept la sert trop bien; il n'y a guère que dans les marchés de
village que l'on peut donc concevoir un manager-coach.
On notera que les typologies des organisations sont nombreuses, et que
le concept de manager-coach peut être aisément confronté à d'autres
modèles classificatoires. Mais, quoi qu'il en soit, il se confirme très
clairement qu'il n'est pas adapté à toutes les situations d'entreprise.
Auteurs : Michel MORAL et Michel GIFFARD. Extrait de
l’ouvrage « Coaching : Outils et pratiques » », © Armand
Colin, 2006 et 2007. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord
explicite ou celui de ses ayants droit.
Pierre Angel,psychiatre et coch, est professeur des universités en psychothérapie à l'université de Paris 8.
Michel MORAL, diplômé de l’Ecole centrale de Paris, psychologue
clinicien, est coach, formateur et superviseur de coachs.