Posté le 10-04-2008 à 10:59 - Lucien Lemaire
Les modes d’organisation en projet sont à la mode. On en attend, en
général, une meilleure efficacité et une meilleure maîtrise des
objectifs. Cependant, elles sont frappées d’un vice fondamental : par
définition, elles sont orientées vers la satisfaction d’un besoin
spécifique et ont, donc, du mal à intégrer les modifications
pseudo-aléatoires de l’environnement qui modifient le besoin ou à
développer des systèmes génériques (c'est-à-dire généralisables).
On ne s’attardera pas ici, sur une définition du projet, qui n’est pas
si triviale qu’elle n’en à l’air, pour n’en retenir que quelques
caractéristiques fortes :
- Une activité dédiée à une réalisation unique avec une forte
contrainte de temps
- Des ressources dédiées (quelque soit le type d’organisation
choisi in fine : matriciel, task force…)
- Une activité mobilisant des « parties prenantes » souvent
hétérogènes (client, utilisateurs, MOA, MOE, co-contractants, sous
traitants, fournisseurs…)
Du projet paranoïaque...
Si l’on examine une organisation de projet traditionnelle, on
constate une succession
Hiérarchisée en niveaux successifs et imbriqués en termes de
circulation de l’information.
On distingue de l’extérieur vers l’intérieur :
L’
entreprise
qui développe une stratégie par rapport à son environnement et décide,
donc, de s’équiper pour répondre au mieux aux nouvelles exigences de
ses clients. Si nous choisissons un projet technologique, c’est pour la
clarté de la démonstration mais la logique est la même pour tout type
de projet.
Les
utilisateurs,
cet équipement va être servi par des utilisateurs, qui constituent un
deuxième niveau de clients qui peut être, d’ailleurs, en violente
contradiction avec la Direction Générale.
La
maîtrise d’ouvrage
a pour rôle de représenter les utilisateurs, d’arbitrer entre les
besoins contradictoires, de vérifier et d’allouer les budgets, de
piloter l’ensemble du projet, de rédiger les spécifications à partir
des besoins recueillis, d’assurer la validation et la réception de
l’équipement.
La
maîtrise d’œuvre,
dans le cas où le projet serait complexe, a pour vocation de piloter la
conception et la réalisation du projet. Elle s’interface avec la
maîtrise d’ouvrage qui lui transmet les spécifications. Elle va
organiser le projet en différentes équipes, rédiger les spécifications
pour chacune des équipes, spécifier et tenir à jour les interfaces,
planifier et piloter la réalisation du projet, réaliser les
vérifications et les validations internes.
Les
Chefs de projet (des
sous projets) qui reçoivent des objectifs (coût, délai, qualité) et
doivent s’organiser pour les atteindre quoiqu’il arrive.
On peut caractériser ce type d’organisation :
- C’est une organisation fermée, en ce sens que le projet n’a
la perception de l’environnement stratégique du projet qu’à travers la
propagation (au sens quasi acoustique) d’une déformation qui lui
parvient des couches supérieures. Il est, donc, coupé de la réalité
vive de l’entreprise et ne peut obéir qu’à sa propre logique interne :
c’est pourquoi, c’est une organisation paranoïaque !
- C’est une organisation hiérarchisée et spécialisée taillée
pour répondre à un besoin spécifique et donc incapable de réévaluer le
cadre de sa prestation. Elle est, donc, fragile (compétences pointues
et peu remplaçables), sensible aux aléas (difficultés d’adaptation),
génératrice de tension par perte du sens.
- C’est une organisation basée sur une logique prescriptive :
chaque niveau formalise ce qu’il a compris du besoin pour le niveau
suivant. L’objectif est, ici, d’obtenir une mythique formalisation
exhaustive, ce qui induit un effort permanent de
clarification/modifications à jamais insuffisants
- C’est une organisation procédurale car elle est rivée sur
ses objectifs et doit multiplier les contrôles et les règles pour
assurer un semblant de sécurité.
Il est évident que si le projet est suffisamment conséquent, les
objectifs du Chef de Projet ne peuvent jamais être atteints. En effet,
l’environnement bouge, les stratégies doivent s’adapter et l’entreprise
cliente modifie ses objectifs. Ces contraintes vont diffuser à travers
l’organisation sous forme de « déformations » qui seront analysées par
le projet, incapable de leur donner un sens, comme des manquements du
client (insuffisance de spécifications, modification du besoin…).
Le Chef de Projet continue à poursuivre des objectifs qui n’ont plus de
sens par rapport à la problématique réelle. Lui et sa hiérarchie
répondent, en général, par deux logiques contradictoires (la régle et
l’échappement à la règle) :
- un renforcement du contrôle des processus de pilotage et de
soutien,
- un court circuit des processus techniques.
La pression et les doubles contraintes rendent la situation invivable
pour le chef de Projet.
Les conséquences sont de plusieurs ordres :
- renforcement des contrôles et des procédures formelles dont
chacun sait qu’elles ne seront jamais appliquées,
- tension avec le client qui obtient un équipement inadapté
(au mieux adapté pour un besoin obsolète !), peu robuste,
- dérapage important et quasi systématique, des coûts et des
délais.
Il faut bien comprendre que, si ce type d’organisation apparaît
aujourd’hui rétrograde, il a pu être adapté dans l’histoire. En effet,
la rusticité des technologies de l’information a conduit voici une
vingtaine d’années à privilégier la rigueur formelle des processus à la
convergence de processus itératifs d’adaptation mobilisant tous les
types d’acteur.
….au projet ouvert
Réussir un projet c’est d’abord faire adhérer tous les acteurs à un
sens partagé et déterminer précisément comment chacun concourt
à la finalité commune.
La théorie des cohérences (R.Nifle) offre un paradigme adéquat en
définissant le concept de Concourance.
Toute communauté humaine est communauté de sens. Et le sens se déploie
selon trois dimensions :
- Une intention commune
- Une attention commune
- Une extension commune
Ainsi, pour être efficace, un projet doit se mobiliser autour d’une
unité de sens.
Cette unité de sens se déploie en six dimensions :
- La finalité, le sens : faire partager à tous les acteurs
une vision commune.
- La stratégie, le projet : faire adhérer toutes les parties
Prenantes à un projet commun.
- Le contexte: faire partager à tous un même monde
(acteurs, organisation, ….)
- Les représentations : identifier et clarifier les jeux
d’acteurs et construire des représentations communes
- Les relations et les émotions: construire et entretenir la
cohésion du groupe ainsi qu’un haut niveau d’engagement des acteurs
afin de développer l’intelligence relationnelle.
- Les démarches et méthodes : faire partager les méthodes et
outils nécessaires en particulier pour le pilotage et l’évaluation.
Dire unité de sens, ne veut pas dire qu’il s’exprime de la même manière
pour tous, et c’est là le deuxième coup de géni de cette théorie, il
doit pour être approprié, être décliné par toute les catégories
d’acteurs dans leur langage propre, pour leur pratique propre. Cette
opération s’appelle homologie car elle conserve le sens sinon la lettre
!
Revisiter l’accompagnement des projets
On l’aura compris accompagner un projet va consister à élucider,
décliner et construire les conditions de la cohérence des six niveaux
du sens.
Les interventions seront forcément complexes et correctement
articulées dans le temps :
- Séminaires de cohésion et de lancement du projet
- Accompagnement du Chef De projet, en particulier pendant la
période de lancement
- Observation en situation : il s’agit de repérer les
fléchissements des différents niveaux
- Développement d’ateliers thématiques en fonction des
résultats du point précédent
- La régulation des équipes (et ce n’est pas la moindre des
dimensions, les coachs étant peu ou mal formés à la compréhension des
groupes)
- Coaching, éventuellement de certains membres….
- Et bien d’autres dispositifs encore en fonction de la
créativité du (des) coachs et de leur compréhension de la situation
Il est parfois nécessaire de mobiliser plusieurs coachs expérimentés et
rompus aux techniques de groupe. L’objectif final est de développer le
principe de Concourance (R.Nifle) : comment chacun concoure au sens
commun et comment l’équipe participe à la finalité de l’organisation
qui l’accueille. Cela nécessite une démarche d’intervention en
plusieurs étapes et mobilisant des compétences multidisciplinaires.
Auteur : Lucien Lemaire,
coach, consultant et formateur en management et management de projet..
Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses
ayants droit.
Lucien Lemaire est
coach, consultant et formateur en management et management de projet.
Il est aussi responsable pédagogique du DESU Coaching et chargé
d’enseignement à la Faculté d’Economie Appliquée Aix Marseille 3. De
formation initiale en mathématiques, il a fait carrière d’ingénieur
dans divers entreprises mobilisant des hautes technologies et possède
plus de 25 d’expérience en management et accompagnement des projets
complexes. Lucien Lemaire possède un diplôme d’ingénieur, un MBA «
Technology and Change » et un DEA de psychologie clinique et cognitive.
Quarante ans
d’expérience de l’Aïkido et la fréquentation de quelques autres
disciplines, l’expérience des thérapies analytiques et corporelles
développées par le Dr Dominique Byramjee, l’ont amené à intégrer le
corps et l’émotion dans sa pratique professionnelle.