L’apprentissage en équipe par les mésanges anglaises: découverte des techniques narratives.

Posté le 14-04-2008 à 09:58 - Béatrice Dameron
YOUman

En écoutant M.White cet été, j’ai été à nouveau frappée par les résonances entre les techniques narratives et les cinq disciplines enseignées par P.Senge* et son réseau ; j’ai eu la curiosité de suivre quelques une de ces connexions qui relient dans une même cohérence les pratiques thérapeutiques et l’accompagnement en entreprise, aussi bien que les interventions auprès d’individus avec celles qui s’adressent à des groupes : les fils m’ont semblé converger tous vers une source éthique unique.
J’ai donc choisi de tirer un bout de laine –et un article- à partir de chacune des 5 disciplines, et de réserver le 6ème à l’éthique. Cet article commence par l'apprentissage en équipe.

Ca pourrait commencer par…

…Une histoire de piafs, de capsules de lait et d’intelligence collective**

Le Royaume Uni possède un système traditionnel de livraison à domicile du lait en bouteilles. Au début du XXème siècle, les bouteilles de lait n’avaient pas de couvercle, et les oiseaux accédaient facilement à la crème qui se formait à la surface. Deux espèces différentes d’oiseaux familiers des jardins britanniques, la mésange bleue et le rouge gorge, ont appris à siphonner la crème des bouteilles de lait et à becqueter cette nouvelle et riche nourriture.
Cette capacité nouvelle en elle-même représentait déjà un succès. Elle a eu aussi un effet sur l’évolution. La crème était beaucoup plus riche que les sources habituelles de nourriture de ces oiseaux, et les deux espèces ont connu une évolution de leur système digestif pour assimiler ces nouveaux nutriments. Cette adaptation s’est très probablement produite au prix d’une sélection darwinienne, ce qui est bien la moindre des choses pour des oiseaux britanniques.

Ensuite, entre les deux guerres mondiales, les laiteries ont obturé l’accès à la crème en plaçant des capsules d’aluminium sur les bouteilles.

Au début des années 50 la population entière des mésanges bleues du Royaume Uni, comptant environ un million d’oiseaux, avait appris à percer les capsules d’aluminium. Le fait de regagner l’accès à cette riche nourriture a représenté une victoire importante pour l’ensemble de la famille des mésanges bleues, et lui a donné un avantage dans la bataille pour la survie. A l’inverse, les rouges gorges en tant que famille n’ont jamais regagné collectivement l’accès à la crème. Parfois, un rouge gorge isolé apprend à percer les capsules des bouteilles de lait. Mais l’apprentissage n’est jamais transmis au reste de l’espèce.
En bref, les mésanges bleues ont réussi un extraordinaire processus d’apprentissage institutionnel. Les rouges gorges ont échoué, même si des individus rouges gorges se sont à l’occasion montrés aussi ingénieux que les mésanges bleues.
Et la différence de compétence entre les deux groupes ne pouvait être attribuée à des disparités dans leurs facultés à communiquer, qui sont largement comparables ; en tant qu’oiseaux chanteurs, la mésange bleue et le rouge gorge disposent en effet d’un large éventail de moyens de communication : couleurs, comportement, mouvements et chant.
L’explication ne pouvait être trouvée que dans le processus de propagation sociale : la façon dont les mésanges bleues diffusaient leurs habiletés d’un individu à l’ensemble des membres de l’espèce.

Au printemps, les mésanges bleues vivent en couples jusqu’à ce qu’elles aient élevé leurs petits. Au début de l’été, quand les jeunes volent et se nourrissent de façon autonome, les oiseaux volètent de jardin en jardin par groupes de 8 à 10 individus. Ces groupes semblent rester stables dans leur composition, et se déplacent à travers la campagne durant une période de mobilité qui couvre deux à trois mois.
A l’inverse, les rouges gorges sont des animaux territoriaux. Un rouge gorge mâle ne permettra pas à un autre mâle d’entrer sur son territoire. Quand il se sent menacé, le rouge gorge envoie un avertissement, du genre «dégage et ne reviens pas » : en général, les rouges gorges ont tendance à communiquer entre eux de manière antagoniste, et à se fixer des frontières strictes qu’ils ne dépassent pas.

Les oiseaux qui se groupent semblent apprendre plus rapidement. Et ils accroissent plus vite leurs chances de survivre et d’évoluer.

De l’échange social à l’émergence du sens


Pour les membres de SOL (Society for Organizational Learning), cette histoire résume les principes qui gouvernent la mise en place des démarches apprenantes en entreprise, et l’importance de l’apprentissage en réseau dans le développement de l’intelligence collective.

De son côté, Michael White paraphrase L.Vytgovsky et souligne la primauté de la dimension sociale de l’apprentissage dans l’évaluation des compétences : « on ne juge pas le développement d’un enfant en observant ce que l’enfant est capable de faire de façon autonome, mais ce qu’il peut faire en relations avec d’autres »***. (Les parents d’enfants en difficulté scolaire apprécieront…)
Reconnaître cette dimension sociale de l’apprentissage implique aussi de valoriser les processus émergents dans la constitution des savoirs ; K.Lewin l’expérimente dans les années quarante, à l’occasion de la célèbre expérience au cours de laquelle il incite des groupes de ménagères américaines à changer leurs habitudes alimentaires : la comparaison entre des méthodes de persuasion « top down » et les processus d’échange d’informations « down top » consacre l’efficacité de ces derniers, vainqueurs par K.O. Quand la parole des experts reste lettre morte, les échanges entre pairs laissent émerger les « expériences négligées »*** ou les savoirs implicites : une partie de notre expérience, encore isolée ou fragmentaire, à laquelle il ne manque que la liaison du sens pour inspirer nos pratiques et nous ouvrir de nouveaux « territoires d’identité »***.
Ces fragments, matériaux essentiels des conversations narratives ou apprenantes, prennent leur sens quand, connectant une expérience singulière en résonance avec d’autres, leurs auteurs peuvent alors reconstituer des histoires passées ou des scénarios à venir, et les évaluer à l’aune de ce qui est important pour eux : valeurs, engagements, ou rêves…

Du champ de l’expérience au paysage de l’identité


La réintroduction du sens dans les histoires négligées ou les savoirs implicites fait émerger des possibilités nouvelles ; elle n’expliquerait pas seule la puissance d’ancrage des nouvelles ouvertures et capacités qui en résultent, sans le basculement du pouvoir qui l’accompagne.
Dans les démarches apprenantes comme dans les pratiques narratives, la capacité à assigner un sens est redistribuée à rebours des conventions habituelles:
  • Ici, elle revient aux groupes de pairs participant aux « tables apprenantes » ou « birthgiving sessions »**** dans une pédagogie horizontale de la réciprocité,
  • Là, elle est ré attribuée au sujet de la narration, qui seul a autorité pour évaluer ses propres expériences.
Le praticien coopère au travail narratif ou apprenant en facilitant l’émergence d’une nouvelle identité individuelle ou collective ; son savoir se borne à proposer des cartes conçues comme des échafaudages de vie ou des synopsis de conversations, et il ne formule aucune interprétation ou hypothèse à propos de ce qui serait mieux, ou moins bien, pour ses clients.

Les témoins et partenaires de vie ou de travail jouent un rôle crucial dans les deux approches :
  • dans les expériences apprenantes, la pollinisation croisée entre pairs, les reconnaissances mutuelles génèrent de nouvelles compétences transverses et réseaux innovants,
  • au cours des conversations narratives, les témoins et les membres du club de vie contribuent à densifier la valeur de la narration ; accueillant celle-ci dans leur propre histoire, ils en incarnent à leur tour une parcelle partagée.
Dans les deux démarches, la reconnaissance sociale et la solidarité s’unissent pour conférer sa puissance à l’histoire émergente.
Dans l’apprenance comme dans la narration, une nouvelle histoire se construit quand, en contrepoint du récit du « déjà connu et familier », émerge quelque chose du « pli pris à l’extérieur de l’identité »*** : celui de l’histoire préférée, souvent négligée, que nous construisons à partir de nos valeurs et du sentiment de notre valeur propre, par différence avec ce qui nous définit de l’extérieur.
C’est pourquoi, pour s’ancrer avec force dans la réalité, cette déconstruction-reconstruction mobilise intensément l’appui actif de témoins, partenaires de vie et de travail, qui acceptent à leur tour d’être modifiés par l’expérience, et attestent dans la réciprocité la puissance vivifiante des changements opérés.

Auteur : Béatrice Dameron, coach et consultante. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses ayants droit.

Béatrice Dameron allie une formation de psychologue clinicienne et systémique à une expérience diversifiée de management en entreprise, notamment dans des fonctions d’encadrement commercial au sein d’une banque, puis comme consultante et manager dans un cabinet de conseil. Exerçant en tant que consultante et coach à titre libéral, elle se concentre sur le développement personnel et professionnel de ses clients, et s’appuie principalement sur la pédagogie, la créativité et les techniques narratives dans ses missions auprès de dirigeants et de leurs équipes, et pour la mise en place de démarches apprenantes dans les organisations. Auteur de « Comment devenir Formateur Occasionnel », Ed. Démos, 1994

* « La Vème Discipline », « la Vème Discipline, le Guide de Terrain », « la Danse du Changement », First Edition
**Cette histoire est extraite de « the Living Company » d’Arie de Geus, 1999. Arie de Geus, ancien Directeur de la Planification Stratégique à la Shell, est co fondateur du réseau des promoteurs de l’Entreprise Apprenante (Society for Organizational Learning) regroupés autour de Peter Senge au MIT de Boston.
***M. White, Séminaire août 2007
****Outil d’apprentissage en équipe élaboré en référence aux travaux de I.Nonaka et H.Takeuchi « the Knowledge Creating Company », Oxford University Press, 1995




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