Posté le 12-05-2008 à 17:18 - Philippe Bigot
A l’ère de la communication globale et quasi immédiate, le terme
« coaching » s’est répandu telle une trainée de poudre.
D’aucun pensent qu’il sent le souffre d’autres y voient une panacée
renouvelée. Autant dire que les avis sont partagés… Depuis des années
maintenant, la presse et plus généralement les médias
« communiquent » sur le coaching en reproduisant fidèlement les
positions et arguments schématiques, dogmatiques des « pour » et des
« contre ».
A croire que le débat, les questions que posent le coaching et sa
pratique n’auraient comme autre horizon qu’un affrontement de ces deux
lignes opposées dans un jeu binaire insoluble.
Par delà les langues de bois traditionnelles et parfois officielles,
nous
chercherons au fil de cet écrit, à poser le contexte, à repérer les
logiques
de développement du coaching, à élaborer des repères et à partager un
questionnement étayé par une pratique.
Nous explorerons les repères et questions posées par le coaching et sa
pratique, et, nous mettrons en exergue les risques liés à la pratique
et le
nécessaire équilibre à construire
Les mythes à l’épreuve de la réalité
Le choc pétrolier des années 80, la mondialisation des années 90,
l’hyper industrialisation et la financiarisation des activités de ce
début de
troisième millénaire, les arguments ne manquent pas pour nous
expliquer les effets dévastateurs de l’environnement économique et
commercial. Les entreprises, les organisations vivent de profondes
mutations. Mutation de l’environnement, mondialisation,
fusionacquisition,
incertitudes boursières, révolution des technologies….
L’entreprise est maintenant contrainte à une réadaptation permanente.
Les structures deviennent complexes quand elles ne sont pas
« compliquées », génèrent des contradictions, agissent dans un temps
de plus en plus « court ».
Au-delà du plaisir des coachs à revendiquer leur filiation socratique,
comment imaginer que l’apparition du coaching soit due au hasard ?
Comment comprendre un développement qui ne réside pas seulement
dans ses pratiques fussent-elles maïeutiques mais bien plutôt dans la
rencontre de deux phénomènes : les mutations de l’économie avec ses
effets dans les organisations et relations de travail, l’individualisme
prévalent qui détermine un rapport nouveau à la société. Ainsi,
l’économie psychique des salariés est désormais l’objet d’attraction
d’un
marché au sein des entreprises privées ou publiques. Les spécialistes
de la psyché et de ses contours ont élargi leur coeur de cible et
proposent de nouveaux services. L’individu est au centre des
préoccupations de ce nouveau marché. Il n’est pas facile de se repérer
sur l’ensemble de l’offre ; au-delà de l’effet de mode ou de l’esprit
« tendance », ce phénomène-symptôme peut révéler que de trop
nombreuses entreprises délaissent la dimension humaine du
management au profit d’une recherche de rentabilité immédiate, de
perspectives stratégiques à court terme.
Nous pouvons considérer que l’émergence des demandes
d’interventions personnalisées telles que le coaching est un des
révélateurs du contexte que nous décrivons : le poids de
l’indifférencié,
le déficit de socialité dans les relations professionnelles, le refuge
vers
l’individualisme, les différentes formes de violences relationnelles et
managériales, complètent le tableau d’une organisation potentiellement
pathogène et trop souvent dévoreuse d’énergies, de potentiels
La dérive du « tout coaching »
Comment nier l’effet de mode « coaching » relayé par les médias ? Le
signifiant coaching s’est imposé dans nos espaces tant professionnels
que privés pour désigner tout et surtout son contraire. Ainsi tel
opérateur
téléphonique, tel compagnie d’assurance se propose de vous coacher,
telle émission télévisée met en scène une « coach » éducatrice de
jeunes enfants (voire de leurs parents…) dont les accents stalinien
font
frémir, dans nombre d’entreprises on ne manage plus, on coache les
collaborateurs… d’ailleurs quel organisme de formation à la pointe du
marketing ne propose pas une formation de quelques heures
« manager-coach » ? Tel laboratoire propose un coaching des patients
dans la prise du traitement, tel article parfois dans des publications
sérieuses invite les éducateurs, parents et enseignants à coacher
enfants et élèves… Du tout coaching au tout coach, il n’y a qu’un pas…
coach serait même en passe de devenir le signifiant d’une identité
nouvelle !
Nous le voyons, aucune limite ne se pose à l’utilisation du terme
coaching. La confusion et l’amalgame sont des données majeures du
contexte dans lequel le coaching évolue, et, nombre de publications
reposent sur ces données.
C’est dans ce contexte de confusion pour le moins envahissante que la
Société Française de Coaching - SFCoach - a réaffirmé, au cours des
trois dernières années, sa mission autant que sa vision et définition
du
coaching comme « l’accompagnement de personnes ou d’équipes pour
le développement de leurs potentiels et de leurs savoir-faire dans le
cadre d’objectifs professionnels ». Dans cette dynamique, les
professionnels de la SFCoach travaillent à définir leur objet. Dans
cette
perspective, la SFCoach a mené un chantier durant deux années pour
élaborer un premier référentiel de compétences. Il existe de nombreux
professionnels qui interrogent leurs pratiques, réfléchissent aux
évolutions de leur métier, travaillent sérieusement à construire des
réponses aux problématiques, aux besoins des personnes au travail.
C’est moins sensationnel, ça ne défraie pas la chronique mais c’est
aussi cela, la réalité du coaching.
Les apparats nouveaux du développement personnel
La confusion autour du coaching ne porte pas seulement sur sa
définition, elle peut aussi porter aussi sur sa nature. L’amalgame
coaching et développement personnel est loin d’être rare. Dans la
pratique, un premier équilibre est à construire et maintenir entre un
coaching qui serait polarisé sur le développement personnel du coaché
et un coaching qui serait polarisé sur le développement professionnel
du
coaché. Dans le premier cas, rien ne distinguerait alors le coaching
d’une démarche de développement personnel telle qu’elle se pratique
dans le domaine privé, dans le deuxième cas, le coaching
s’apparenterait alors à une prestation de type « bilan »
(professionnel, de
carrière voire de compétences), ou encore de formation individuelle…ici
c’est le projet professionnel, l’employabilité, l’adaptation aux
besoins (en
compétences) de l’entreprise qui sont au centre. Le coaching, en tant
que pratique d’accompagnement, à cette spécificité de n’être ni
complètement d’un côté ni complètement de l’autre de ces cas, il est à
la
croisée de ces chemins : développement de la personne et
développement professionnel. Enfin, si le coaching travaille au
développement de la personne cela ne permet pas pour autant son
assimilation au « développement personnel ».
Dans le paysage des différentes démarches d’accompagnement
déployées dans le champ professionnel, le coaching repose sur des
spécificités qui en fondent sa nature, en particulier, la demande, dont
l’enjeu est fondamental par sa mise au travail tout au long de la
démarche. Bien que mené individuellement, le coaching - dont la
demande s’inscrit dans le champ professionnel - ne peut perdre de vue
« l’organisation » (au sens générique du terme) sans laquelle, il n’y
aurait ni cadre ni objet déterminés.
Mr Jourdain et le professionnel
En définissant l’objet du coaching comme l’accompagnement d’une
personne, d’une équipe dans le cadre d’une demande s’inscrivant dans
le champ professionnel, le coach trouve « sa place » parmi les
différentes figures de l’intervenant en organisation : le consultant,
l’expert, le formateur en particulier. Aussi, s’engager dans une
pratique
de l’accompagnement en posture de coach requiert une expérience du
monde des organisations, un ensemble de connaissances allant des
sciences sociales à celles de la gestion et du management, d’avoir muri
son projet d’accompagnant, d’avoir interrogé ce qui est en jeu pour
l’accompagnant lui-même dans cette pratique, d’avoir « fait quelque
chose » de ce qui lui est arrivé dans la vie… Nous sommes alors bien
loin d’un Mr Jourdain convaincu de faire du coaching - sans le savoir.
Et,
c’est dans la perspective d’une nécessaire professionnalisation des
acteurs que la SFCoach propose deux niveaux d’accréditation aux
professionnels qui s’engagent dans un dispositif d’évaluation de leurs
pratiques. C’est aussi une réalité du coaching : il est des
professionnels
qui font sérieusement leur travail.
Une position Ethique
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme… » Il semble peu
probable que Rabelais ait eu à se confronter à l’éthique du coach mais
l’inverse est souhaitable ! A l’instar de tous les métiers de la
relation, de
la pratique sociale, le coaching mobilise une position éthique de la
part
du coach professionnel. Celle-ci ne saurait se réduire ou se superposer
à la référence à un code de déontologie. A contrario, l’engagement sur
un code de déontologie et son déploiement avec le discernement que
tout code requiert est une des composantes du professionnalisme de
l’accompagnant en posture de coach.
Repères et dérives du coaching
Les dérives possibles dans la pratique du coaching sont l’expression de
dynamiques qui se déclinent d’un niveau culturel, social (à comprendre
dans le sens d’un modèle de pensée collectif) jusqu’à un niveau
individuel. Elles sont également l’expression d’une double « pression
»,
l’une pouvant venir du coach, l’autre du coaché. Les deux pressions
peuvent du reste se rencontrer, l’une n’étant pas exclusive de l’autre.
Les dynamiques à l’oeuvre dans les dérives peuvent s’appréhender
comme des points de bornage. Ainsi, le désir de maîtrise conduit les
acteurs à une recherche idéale de résultats prévisibles dans laquelle
la
« pression de conformité » l’emporte. Un autre exemple : un cadre
défaillant ne pourra produire une mise au travail de la demande.
La dérive thérapeutique est d’une certaine façon la mieux connue, sans
nécessairement être la plus identifiée dans la pratique. Elle peut
résulter
d’une demande de thérapie masquée en demande de coaching, d’un
cadre d’intervention pas suffisamment explicite, d’un professionnel qui
repère mal le champ de son intervention…
La dérive fonctionnaliste est
d’un autre ordre. C’est le risque induit par une focalisation excessive
sur
la performance, la gestion de soi. La prévalence est alors donnée au
résultat autant qu’au conditionnement de la personne vers les résultats
attendus…. Grilles de lecture, outils d’analyse, tests, classifications
et
diagnostics trouvent dans cette pratique leur plénitude…Celui qui
disparaît, dans cette dérive, c’est le sujet…
La dérive magique prend
en
quelque sorte le contre-pied de la précédente. Les « outils » sont
l’alpha
et l’Oméga de la pratique, ils résolvent les problèmes comme par
magie…, il suffit de croire et vouloir très fort le changement pour
qu’il se
produise. Pour accélérer un peu l’arrivée du changement, la personne
coachée devra s’astreindre, avec application, à quelques rituels. La
bonne volonté devant faire le reste…
Enfin, la dérive
comportementaliste, celle qui consiste à simplifier à outrance ce qui
relève de la complexité. Ici la transparence est de mise, tout peut se
voir,
se dire, il n’existe que ce qui est observable. L’enjeu c’est
l’adaptation,
car un sujet adapté est un sujet heureux, c’est bien connu…
En conclusion, coaching un mot « valise »…
Le mot n’est pas la chose nommée et il ne fait guère de doute que le
mot
coaching est fourre tout, que sous ce vocable peut se cacher des
pratiques douteuses, que l’effet de mode et sa résonance médiatique
vient masquer la compétence et le sérieux des professionnels. Par delà,
le coaching peut aussi désigner une démarche singulière de
l’accompagnement, ouvrant dans l’entreprise, l’organisation à un espace
de subjectivation, de médiation, de réflexion sur sa place de sujet
dans le monde professionnel.
Il reste du chemin à parcourir pour que le coaching en tant que posture
d’accompagnement puisse être aussi reconnu dans cette dimension. Du
chemin pour que le terme coaching se dégage de l’imaginaire sportif,
monde duquel il a été importé.
Auteur: Philippe BIGOT.
Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses
ayants droit. Philippe BIGOT est coach et consultant. Il est aussi
Vice-président du Comité d’Agrément et de Déontologie de la Société
Française de Coaching.
Bibliographie
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Aubert, N et Gaulejac, V, Le coût de l’excellence, Paris, Seuil, 1991
Dujarier, AM, L’idéal au travail, Paris, PUF, 2006
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Desclée
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Freud, S, Le malaise dans la culture, Paris, PUF poche, 2005
Lacan, J, L’éthique de la psychanalyse – livre VII, Paris, Seuil, 1986
Collectif, Le coaching, phénomène de société : de l’ère des pionniers à
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Ricoeur, P, Soi même comme un autre, Paris, Seuil poche, 1996