Posté le 12-05-2008 à 18:30 - Lucien Lemaire
« Des choses cachées
depuis la fondation du monde…»
… et qui le
restent !
Voilà un bien étrange détournement du titre du première ouvrage de René
Girard « mensonge romantique, vérité romanesque », ouvrage remarquable
où il introduit pour la première fois dans la critique littéraire ce
qu’il identifie comme le ressort du désir : la rivalité mimétique. Le
désir ne naît pas d’une brûlure intérieure comme le met en scène la
tradition romantique mais on ne désire jamais que ce qu’un autre désir
comme le dévoile la grande tradition romanesque de Flaubert à Proust.
Ainsi, on ne désire jamais que ce que désire un autre….
Nous voilà embarqués dans une rivalité aveugle dont la généralisation
(un bel exemple en est donné par le fétichisme de la marchandise et
l’hypostase de la concurrence chère à l’idéologie libérale) conduit
inévitablement à la violence. Bien sur, dans l’anthropologie
Girardienne, le corpus social produit, et c’est le ressort du sacré, «
des choses cachées depuis la fondation du monde », son antidote à
travers la désignation d’une victime émissaire, forcément coupable, (le
« Pharmakon ») dont le sacrifice doit exorciser la violence et ramener
la paix. Pour René Girard, ce système a fonctionné jusqu’au
christianisme qui introduit une situation radicalement nouvelle : en
dévoilant aux yeux de tous l’innocence de la victime émissaire qu’est
le Christ, le christianisme en disqualifie définitivement le mécanisme
au profit d’un retour à la responsabilité individuelle. Redoutable
responsabilité, qui nous laisse sans filet face à nous même.
Qu’en est t-il dans les organisations…
Voici, donc, un mécanisme si simple et pourtant si puissant, qu’il en
reste méconnu. Il est capable de rendre compte de bien des situations
dans l’entreprise à commencer par ces courses folles au pouvoir et à
l’argent. Il ne s’agit plus d’exercer des responsabilités et de très
bien gagner sa vie mais de devenir la victime plus que consentante de
l’emballement d’un mécanisme aveugle aux acteurs : je veux le pouvoir
parce que l’autre a le pouvoir. De plus l’autre du désir, le médiateur,
tend à s’intérioriser dans le sujet comme modèle ce qui favorise l’auto
emballement du système mimétique.
… et pour les dispositifs de changement
Alors en quoi cela peut il bien concerner le coaching ? Tout simplement
en proposant une anthropologie profonde capable de se déployer dans une
lecture crédible de la face sombre des organisations. Rivalités,
harcèlement moral, burn out peuvent être compris grâce à cette grille
de lecture particulièrement efficiente.
Que la course au pouvoir s’autonomise au point d’en devenir
contradictoire avec les finalités officielles de l’organisation et
destructrice de valeur, c’est ce que l’on peut observer avec un peu de
lucidité.
Pour faire carrière, il vaut mieux éviter de se faire remarquer par des
positions trop novatrices, c’est l’un des ressort de la complaisance
managériale mais aussi éviter soigneusement de s’engager dans les
situations à risque en contradiction cette fois ci avec l’idéologie
proclamée de la responsabilité et de l’efficacité. Faut-il redresser
une unité en péril ? S’engager sur un projet naufragé ? Nos stratèges
du pouvoir sauront éviter le piège pour laisser la place à celui qui,
immanquablement, deviendra le « bouc émissaire » de l’organisation…
Qu’est ce qu’un coaching romanesque ?
C’est un coaching qui dévoile le ressort mimétique de la violence
managériale.
Que peut faire un coach lorsqu’il repère les effets de la violence
mimétique ?
Dans un premier temps:
• introduire de la différence dans
l’organisation : au « tous managers » que l’on entend souvent,
travailler, très concrètement, la diversification des filières par
exemple.
Dans un deuxième temps:
• renforcer les rituels qui viendront
substituer du symbolique au passage à l’acte.
Dans un troisième temps:
• dévoiler l’innocence de la victime
émissaire que se choisit immanquablement l’organisation. Il s’agit de
restituer au dirigeant son « souci » (Heidegger), c’est-à-dire le
renvoyer à la grandeur de sa mission et de ses responsabilités.
Il n’est pas rare, et c’est un outil puissant pour le coach, que la
rivalité mimétique et la violence viennent s’actualiser dans la
relation de coaching.
En effet, le coaching est, par essence, un dispositif à créer de la
rivalité. Le coach apparaît pour le coaché comme un « sujet supposé
savoir » (Jacques Lacan), savoir qui semble donner (ô fantasme pas si
souvent dénoncé) à celui qui possède un pouvoir quasi magique.
On comprend dès lors que cela contraigne la pratique et disqualifie
toute velléité de répondre directement à une demande de savoir quel
qu’en soit le sujet, faute de quoi, le leurre mimétique relancera une
rivalité d’autant plus aveugle qu’il n’y a plus de cadre pour la
dénoncer.
Au contraire, comme l’a fort bien montré Girard, la mise en lumière
(mais il ne suffit pas de le dire) du mécanisme mimétique et de son
corollaire, renvoie définitivement le sujet à sa liberté.
Un autre niveau de lecture concerne la prescription de coaching à
laquelle il faut être très attentif pour ne pas tomber dans deux pièges
redoutables.
D’abord, elle peut facilement s’inscrire dans une dénonciation
quasiment institutionnelle d’un coupable : le coach devient alors, ô
suprême instrumentalisation, celui qui désigne la victime émissaire.
Méconnaissant les ressorts mimétiques du désordre qu’il prétend
travailler, le coach “naif ” prendra de plein fouet le retour de bâton
et risque fort de devenir lui même la victime émissaire.
Autre entreprise, autre mœurs: on peut rencontrer,
particulièrement dans les organisations qui font souvent appel au
coaching, un autre phénomène tout aussi toxique: Il faut être coaché
parce que les vrais managers sont coachés. Coaching narcissique, dont
le sujet ne retirera rien d’autre que la consolidation de son
assujettissement au mécanisme mimétique.
On comprend l’impérieuse nécessité pour un coach d’être capable
d’analyser la globalité d’une situation avant d’accepter une
prestation! C’est ce à quoi nous employons dans le Diplôme que j’anime
à l’université Aix Marseille 3!
Je n’ai pas d’autres ambitions pour ce texte que de montrer deux choses.
• La première est d’ordre
épistémologique: comprendre d’où l’on parle, c’est à dire expliciter
ses fondements anthropologiques, permet de développer en toute
conscience des stratégies d’intervention efficaces.
• La seconde est presque d’ordre
esthétique: il m’est agréable que l’élegance et la simplicité d’une
hypothèse puisse se développer aussi puissamment! Que René Girard en
soit remercié….
Auteur : Lucien Lemaire,
coach, consultant et formateur en management et management de projet..
Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses
ayants droit. Du même auteur:
coaching de projet.
Lucien Lemaire est
coach, consultant et formateur en management et management de projet.
Il est aussi responsable pédagogique du DESU Coaching et chargé
d’enseignement à la Faculté d’Economie Appliquée Aix Marseille 3. De
formation initiale en mathématiques, il a fait carrière d’ingénieur
dans divers entreprises mobilisant des hautes technologies et possède
plus de 25 d’expérience en management et accompagnement des projets
complexes. Lucien Lemaire possède un diplôme d’ingénieur, un MBA «
Technology and Change » et un DEA de psychologie clinique et cognitive.
Quarante ans
d’expérience de l’Aïkido et la fréquentation de quelques autres
disciplines, l’expérience des thérapies analytiques et corporelles
développées par le Dr Dominique Byramjee, l’ont amené à intégrer le
corps et l’émotion dans sa pratique professionnelle.
Bibliographie
(trés) sommaire :
René Girard, « Mensonge romantique, vérité romanesque », Hachette
Littérature (1999)
René Girard, « La violence et le sacré », Hachette Littérature (1998)
René Girard, « Des choses cachées depuis la fondation du monde », LGF -
Livre de Poche (1983)