La maîtrise personnelle…la hyène, le coq et l'absence

Posté le 10-06-2008 à 18:52 - Béatrice Dameron
YOUman

Dans ce troisième épisode, fidèle à ses histoires animales, Béatrice Dameron nous parle d'un sujet fondamental à travers le dialogue très poétique d'une hyène et d'un coq :  la maîtrise personnelle…ou la revanche de l’absent.

L’intuition thérapeutique de la hyène

La hyène qui ne se nourrissait que de viande finit par goûter un jour de la volaille. Et depuis ce jour, elle prit la ferme décision de ne rien manger d’autre que des volatiles. Ses proches tentèrent de la détourner de cette désastreuse lubie, mais tous les efforts pour la ramener à la raison se soldèrent par des échecs. Alors, la hyène tua beaucoup d’oiseaux. Elle finit même par faire disparaître toute espèce d’oiseau dans la brousse. Et vint le jour où elle chassa  toute la journée mais ne vit aucun oiseau ; rôda même la nuit, mais toujours rien. Fatiguée, elle se réfugia sous l’ombre d’un grand arbre.
Soudain, elle entend un bruit discordant dans les feuillages au dessus de sa tête : des cris de chèvre, sûrement ! Elle s’étonne en ces termes :
-"Juste ciel, qui peut faire grimper une chèvre dans un si grand arbre ?" Tout à son serment de ne manger que de la volaille, elle se détourne de cette futile question et se met à dormir. Quelques instants après, les mêmes cris reprennent de plus belle. Elle s’interroge de nouveau
 -"Je sais que les chèvres grimpent dans les arbres, mais, dans un arbre de cette taille, il faut dire que c’est carrément bizarre. D’où peut venir cette chèvre mystérieuse ?"

Les cris reprennent une troisième fois et perturbent la sieste de la hyène. Elle décide alors d’en avoir le cœur net,  et promet par la même occasion : que la nuisance sonore émane d’un gibier à plumes ou à poils, elle en fera son repas, foi d’animal. "J’avais juré de ne manger autre chose que de la volaille, mais puisque je suis seule ici et sans témoin, je m’en vais dévorer cette chèvre, ni vu ni connu."

Lorsqu’elle lève la tête, que voit-elle dans l’arbre : un gros coq aux ergots très longs. Elle s’étonne de cet oiseau qui pousse des cris de chèvre, et l’apostrophe sans façons :
 «- Toi, la volaille, descends ici que je te mange !
- Je ne descends pas aujourd’hui, je ne descends pas demain
- J’ai fini de manger tous tes parents !
- Je ne descends pas aujourd’hui, je ne descends pas demain.
- J’ai fini de manger tous tes frères et sœurs !
- Je ne descends pas aujourd’hui, je ne descends pas demain
- J’ai fini de manger tous tes amis !
- Je ne descends pas aujourd’hui, je ne descends pas demain
- J’ai fini de manger tous tes voisins, tous tes congénères !
- Je ne descends pas aujourd’hui, je ne descends pas demain. »

Devant cette attitude bornée du coq, lassée de tant de répétitions ineptes et vaines redites, la hyène décide de frapper un grand coup ; elle apostrophe le redondant volatile :
-"Je ne te comprends pas, toi ; je te dis que j’ai tout mangé. J’ai même mangé tout ton espoir ! » Dès qu’elle a lancé cette phrase, le coq saute à terre et vient se planter devant la hyène :
-"Eh bien ! Tu as gagné, il ne te reste qu’à me manger moi même maintenant." Maintenant, la hyène est intriguée ; elle domine sa faim et demande au coq la raison de ce revirement subit. Le coq explique :
- "Bon, certains n’ont pas de père, et pourtant ils vivent, n’est-ce pas ? D’autres n’ont pas de mère, ils s’en tirent. Il y en a même qui n’ont ni parents, ni amis, mais ils s’en sortent. Mais quand on n’a plus d’espoir, il n’y a pas d’issue. Puisque tu as mangé tout mon espoir, il ne me reste plus rien. Tu peux donc me manger moi aussi."

La hyène réfléchit : elle qui arpente cette brousse toutes les saisons, elle n’a jamais pensé fonder son espoir sur quelqu’un ou quelque chose… Elle décide alors de faire du coq son espoir. Et c’est depuis lors qu’à l’approche du jour, le coq avertit la hyène. Et c’est encore depuis ce jour que la hyène ne mange jamais de coq.

La faille dans un discours dominant

Si d’aventure M .White était passé par là, j’imagine volontiers qu’il aurait dit au coq : « Je ne comprends pas ; comment arrives tu encore à parler d’espoir ? Avec tout ce qui t’est arrivé, tout ce que tu as perdu ? Qu’est ce que tu as connu qui te permet encore aujourd’hui de raisonner à propos du manque d’espoir, alors que tu pourrais simplement te résigner sans rien dire ? C’est extraordinaire, est-ce que tu peux m’expliquer ça ? »
L’évocation de cet espoir absent, mais ici explicitement nommé, révèle la première faille à partir de laquelle la conversation narrative pourra proposer au client de déconstruire un discours d’impuissance et d’accablement, pour finalement « redevenir auteur de sa vie »* ; la définition donnée en apprenance à la maîtrise personnelle répond dans le champ social et professionnel à une ambition parallèle : les praticiens invoquent la volonté et la tension créatrice tournées vers une « vision personnelle », et donnent une définition des freins à la réalisation assez semblable à ce que M.White décrit dans ses propres observations :
« La plupart des individus ont une ou deux convictions qui les empêchent de matérialiser leurs désirs : le sentiment d’impuissance, d’être incapables de transformer en réalité ce à quoi ils tiennent le plus ; ou le sentiment de ne pas le mériter, de ne pas en être digne. »**


Toutefois le travail narratif situe le plus souvent les buts qu’il s’assigne dans un champ d’intervention différent de celui de l’ apprenance : quand cette dernière cherche à «libérer les individus des forces qui dictaient auparavant leur comportement », et prend appui sur le « pouvoir des sans pouvoir » pour surmonter les « conflits structurels »**, qui engendrent des rigidités ou des freins personnel, elle fait en priorité référence à des comportements sociaux et professionnels. Si les techniques narratives emploient un vocabulaire et des références qui résonnent de façon similaire, leur travail, quand il s’adresse à des individus, se déploie d’abord dans le champ de l’identité : il s’agit de proposer un support au client pour qu’il redevienne auteur de sa propre histoire, et puisse façonner le paysage de son identité préférée.

Cette distinction, sensible quand les champs d’intervention se déploient dans une dimension individuelle ou professionnelle, se dissout quand les pratiques apprenantes et narratives convergent pour faire travailler à la construction d’un avenir collectif des collectivités déchirées, en Afrique du Sud ou au Canada, par exemple.


Le façonnage de l’identité à partir de l’absent mais implicite

Si nous rappelons la hyène affamée et son providentiel insight thérapeutique face au coq privé d’espoir (insight providentiel qui, par parenthèses, infirme les proverbes qui associent un peu à la légère ventre vide et surdité), de quoi s’agit –il ? Comme M.White le rappelle*, toute parole énoncée inscrit une différence à l’intérieur d’une bi polarité ; si je suis capable de dire que j’ai faim, je me réfère par différence à une forme de « non faim » que j’ai connue ; si je parle de désespoir, d’injustice, de manque, c’est que j’ai su construire une représentation de ce qui serait pour moi l’inverse du désespoir, ou de l’injustice ou du manque ; j’ai pu construire cette représentation, car j’ai vécu une histoire et des expériences parfois dissociées ou oubliées qui l’ont alimentée, et qui peuvent alors constituer la faille dans un système dominant, limitant par vocation ; à partir de cet absent mais implicite, le travail narratif s’attache en priorité à renouer les fils des fragments d’histoire négligés, à en reconstituer puis densifier la trame.

Le praticien narratif qui explore un problème avec son client l’invite à lui attribuer un nom, puis à décrire en détail ses conditions d’apparition dans le temps et l’espace ; le but n’est pas de continuer à creuser, et creuser encore pour atteindre un hypothétique filon de vérité ou une « profondeur » suffisante, suivant la « métaphore agricole et minière » structuraliste ; loin d’une posture héroïque qui chercherait à extraire, ou combattre, ou résoudre le problème à l’intérieur du client et en dépit de sa résistance, il s’agit de poser les bases d’une négociation afin de le dissoudre ; le praticien s’attache à externaliser le problème, afin de réunir les conditions de sa réévaluation par le client et, dans une deuxième étape, passer à un questionnement qui fasse socle à une reconstruction : « Comment arrives tu à être désespéré, alors que tu pourrais être résigné ? Qu’est ce qui t’apporte de la vie à toi ? Si ces larmes étaient des valises, qu’est ce qu’on trouverait dedans ? »*

Ici reprend un « tricotage » différent : celui du récit d’autres expériences, tandis que le client auteur renoue entre eux des chapitres, explore les émotions qui s’y associent, et réévalue au regard de ses propres valeurs le poids de ces histoires oubliées ; le praticien, lui, dispose ses échafaudages pour faciliter ce travail de reconstruction : il aménage dans la conversation des surfaces « réfléchissantes » offertes comme autant de pauses réflexives, accueille les silences, invite son client à observer ses propres réactions émotionnelles étape par étape, recherche avec lui des métaphores qui représentent des possibilités, ou des images de son identité telle qu’elle se reconstruit ou se précise différemment; et il influence peu à peu le cours de la conversation en suivant les fils qui connectent les expériences entre elles, et les actions aux espoirs et aux rêves.

Proche de la « sollicitude », valeur apprenante qui intègre la dimension des autres et élargit la vision personnelle à la dimension d’une mission, la « solidarité » narrative interdit aux témoins et au praticien la facilité des conseils ou des compliments ; leur « re telling », en résonance à la narration, trouvera sa valeur à témoigner de l’impact sur leur propre voyage de ce bout de chemin fait ensemble, et à dire où cette histoire les emmène, dans quel implicite où ils n’étaient pas encore allés…


Auteur : Béatrice Dameron, coach et consultante. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses ayants droit.Vous pouvez consulter l'article précédent sur "Les modèles mentaux : une histoire de chimpanzés, de banane et d'échelle".

Béatrice Dameron allie une formation de psychologue clinicienne et systémique à une expérience diversifiée de management en entreprise, notamment dans des fonctions d’encadrement commercial au sein d’une banque, puis comme consultante et manager dans un cabinet de conseil. Exerçant en tant que consultante et coach à titre libéral, elle se concentre sur le développement personnel et professionnel de ses clients, et s’appuie principalement sur la pédagogie, la créativité et les techniques narratives dans ses missions auprès de dirigeants et de leurs équipes, et pour la mise en place de démarches apprenantes dans les organisations. Auteur de « Comment devenir Formateur Occasionnel », Ed. Démos, 1994

Notes:
* : Michael White, séminaire août 2007
** : « La Vème discipline », Peter Senge avec Alain Gauthier, First Editions




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