Posté le 10-06-2008 à 20:52 - Yves Richez
«
La mètis préside à toutes les activités où l’homme doit apprendre à
manœuvrer des forces hostiles, trop puissantes pour être directement
contrôlées, mais qu’on peut utiliser en dépit d’elles, sans jamais les
affronter de face, pour faire aboutir par un biais imprévus le projet
qu’on a médité »,
Détienne & Vernant, 1974.
Il
semble que « presque » tout soit dit sur les origines du coach, ses
compétences, les méthodes etc. Toutefois, si c’est « presque » le cas,
c’est dans les domaines connus et rassurants que les auteurs et
penseurs du coaching écrivent. Car aujourd’hui, c’est « entendu », pour
être coach, il faut avoir des connaissances en psychologie, faire un «
travail sur soi », avoir des compétences de type « écoute », «
apprendre à apprendre », « accompagner le coaché » etc. Si ces « idées
» pourront être mises à l’épreuve le moment venu, dans l’instant, je
souhaite prendre un « biais » pour appréhender le coaching. Justement
parlant de biais...
...Dans ma recherche-action (2006) sur
l’émergence et l’actualisation des potentiels, j’ai réalisé un travail
de fond sur les formes de l’intelligence. A propos de celles-ci, j’ai
posé l’hypothèse d’une 9ème intelligence : la mètis, ou l’intelligence
de situation.
Il est dit (presque toujours) que le coaching
vient du mot coche. Certes l’analogie est intéressante, mais elle garde
le goût trop commun des allégories commodes qui justifient soudain une
« idée » qui devient une « vérité ».
Or, comme je l’ai déjà
écrit, le propre du « coche », n’est pas tant de conduire l’autre à son
« terminus », que de s’adapter en temps réel au « réel » du chemin.
Quand je dis réel, que dis-je ? A une époque où les autoroutes, les
GPS, les airbags n’existent pas, le seul recours du « cocher » est :
- sa dextérité (euchéreia),
- sa sûreté du coup d’œil (eustochia)
- sa pénétration de l’esprit (agchinoia)
Ces trois qualités peuvent à elles seules synthétiser la mètis.
Mètis
à l’origine est une déesse grecque, première femme de Zeus. Elle est la
reine de la ruse et de l’intelligence des situations. Elle donne
l’aptitude à « prendre appui sur », à « saisir l’opportunité », à «
transformer la situation » qui se présente à « moi ». Son plus grand
ambassadeur est Ulysse, dont le cheval de Troie en est l’illustre
représentation, le symbole.
Devenu nom commun, la mètis est
l’attention aux détails issus des circonstances. Cette intelligence du
« réel » a été bannie par les philosophes à partir du Vème siècle, car
trop loin du discours (logos) et pas assez intelligible car trop
sensible. Ainsi, son plus grand ennemi fut Platon, qui ne pouvant la «
géométriser » décida de la nier.
La mètis ne relève donc ni de
l’idée, ni de l’épistémologie (discours sur la science), mais bien
d’une catégorie mentale spécifique qui (ne) se manifeste (que) dans la
rencontre avec le réel. La mètis est donc une « efficacité pratique »
dont l’objectif est l’atteinte du succès dans un domaine de l’action.
C’est pour cela que la mètis est prégnante chez les artisans et les
pêcheurs.
En cela, il sera intéressant de noter l’analogie
(trop) simple entre le coaching en entreprise et le coaching sportif.
Car, justement, la grande différence, c’est que le sport est en lien
direct avec le « réel », ce réel où la mètis peut se déployer à plein,
alors que l’entreprise est un lieu de « vérité » où la gestion de la
relation prévaut sur le dit réel. Toutefois, la mètis est aussi une
attitude largement utilisée par les « politiques ». De l’art de trouver
le biais, l’oblique dans une situation relationnelle, dans une
opportunité. Car si la mètis est l’art de trouver le biais par sa «
souplesse », sa « mouvance », sa « prudence avisée », elle devient
aussi, quand elle est détournée à des fins douteuses : manipulation,
ambiguïté, intention cachée.
Je me suis questionné très tôt sur « l’oubli » de cette forme très
ancienne d’intelligence pré-platonnicienne dans le coaching.
Cela
peut se comprendre car la mètis, ou l’intelligence de circonstance et
des situations, n’est ni enseignable ni mesurable ni certifiable. Elle
ne relève ni de l’idée ni de la « théorie » modélisable. Elle n’est
donc pas rassurante. Pourtant, elle prime sur la pratique du coach,
qui, sans mètis n’a aucune chance d’accompagner le coaché dans son
changement. Car, rappelons-le, l’un des critères du changement c’est de
percevoir dans le « réel » les facteurs opportuns qu’il est possible de
saisir pour s’y appuyer afin de les faire croître pour les porter à
leur plein effet. La mètis est un prémisse du stratège.
Je
dirais même qu’un coach sans mètis ou dans l’incapacité d’y recourir
serait tellement dépendant de ses outils ou de ses idées qu’il serait
rapidement à court de questionnement (ou d’espace) visant à trouver
l’oblique propre à ouvrir un champ des possibles.
La mètis, quelques aptitudes mentales spécifiques :
- La conscience de soi (consciencia)
- La perception du mouvement
- La perception de « soi » dans le mouvement
- La perception de l’espace
- La souplesse du temps (Kairos, entre le « pas encore » et
le « déjà plus »)
- (...)
La mètis, quelques attitudes intellectuelles spécifiques :
- La souplesse d’esprit
- La sagacité
- La dextérité
- La pénétration de l’esprit
- La sûreté du coup d’œil
- La feinte
- La prévision et l’anticipation (...)
En pratique :
Utiliser
et faire preuve de mètis, c’est arrêter de demander au coacher comment
il se sent, au sens de le centrer sur lui-même, mais de lui demander :
« qu’est-ce qui autour de toi te permettrait de » ou « comment à partir
de ce que tu as ou sais faire ou être, pourrais-tu « prendre appui sur
» ou aborder la chose de biais ? » « En quoi cette situation
devient-elle pour toi une opportunité ? » plutôt que « comment peux-tu
gérer cette situation pour te sentir mieux... ? »
Faire preuve
de mètis, c’est quitter le « soi » et son « idée » pour préférer le «
réel » et le regard sans idée contenu dans les situations.
Faire
preuve de mètis c’est quitter la « psyché » pour favoriser le mouvement
dans l’action. En cela, la mètis reste, me semble-t-il, le talent «
naturel » du coach « incertifiable » indémontrable autrement que dans
l’action ou la situation.
Quelques courtes questions du coach empli de mètis à un coaché :
- Comment dans cette situation peux-tu trouver un biais qui
te conduise à un résultat de qualité pour toi ?
- Quels critères te permettraient d’appréhender dans une
situation, les éléments pour rebondir ?
- Comment pourrais-tu t’y prendre autrement pour faire moins
d’effort ?
- Comment pourrais-tu t’y prendre pour réaliser « plus » avec
plus d’économie (personnelle/opérationnelle) ?
- Qu’est-ce qui dans ton environnement peut te donner des
éléments fiables pour décider ?
Quelques conditions pour que le coach puisse développer sa mètis :
- Arrêter de « comprendre » (savoir), mais préférer «
appréhender » (sentir)
- Arrêter de traduire ce qu’il voit par des outils à utiliser
(test de personnalité)
- Favoriser l’action opportune plutôt que l’analyse et
l’explication (traduire pour agir)
- Quitter
son « soi » pour le « monde » (favoriser la rencontre avec les « choses
» plutôt qu’avec les « idées » de la « psyché »)
- S’autoriser à être « autre-chose » qu’un modèle « normé »
et « protocolé »
- Apprendre à se mouvoir, c’est-à-dire saisir le « sens » du
mouvement en situation
- Réaliser un retour-réflexif pour identifier les « récits de
vie » où, sans le « savoir » il a fait preuve de mètis.
Cela
pose la question de savoir ce que le coach a tiré comme enseignement de
son « histoire de vie », ainsi, ce qu’il a réalisé dans sa vie.
J’oppose de ce fait l’idée de « faire » à l’idée de « réaliser ». Car,
et c’est souvent là une tristesse, nous pouvons « faire » beaucoup de
choses sans jamais rien « réaliser »... pire, sans jamais « se »
réaliser.
Auteur: Yves
Richez, coach
et directeur associé du cabinet Success. Vous pouvez réagir à cet article et laisser votre commentaire
sur le blog YOUman d'Yves Richez. Article publié
sur Focus RH.
Yves
Richez, Directeur associé de SUCCESS Communication &
Leadership™,
est un ancien sportif de haut niveau. Il est spécialisé dans le domaine
de l’accompagnement des potentiels humains. Il propose en 2006 un
travail de recherche conséquent dans le domaine du potentiel humain et
développe une théorie visant à expliciter la complexité qu’entend la
posture du coach (Master 2 professionnel en fonction d’accompagnement).
Yves intervient, entre autre, dans le CESA II Coaching d’HEC sur le
thème du coaching d’équipe. Il intègre systématiquement la pensée
complexe dans son travail de praticien-réflexif.
Les sources :
- Denoyel
N., Le biais du gars, la mètis des grecs et la raison expérientielle,
contribution à l'étude de la culture artisanale et de
l'éc(h)oformation, Thèse de doctorat, Université de Tours, Sciences de
l'éducation, 1998, 678 p.
- Détienne & Vernant, Les ruses de l'intelligence, la
mètis des grecs, Flammarion, 1974, 316 p.
- Richez
Y., Emergence et actualisation des potentiels : contribution à l'étude
de l'accompagnement et à la professionnalisation des coachs, Mémoire de
recherche-action (Master 2), Université de Tours, 2006, 399 p.