Posté le 10-07-2008 à 15:47 - Béatrice Dameron
Et voilà un nouvel article de la série écrite par Béatrice Dameron, où,
après avoir étudié notamment les chimpanzés
et leur appétit pour les bananes, l'on retrouve dans ce
troisième volet une équipe de singe au Japon préoccupée cette fois-ci
par les patates douces...
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Effet de seuil et changements culturels
Les macaques Fuscata du Japon ont été observés à l’état sauvage pendant
une période de plus de trente ans. En 1952 sur l’île de Koshima, les
scientifiques nourrissaient les singes de patates douces qu’ils
répandaient sur le sable. Les singes appréciaient le goût des patates
douces crues, mais pas les grains de sables qui se collaient dessus.
Une femelle de 18 mois nommée Imo découvrit un jour qu’elle pouvait
résoudre le problème en lavant les patates dans l’eau ; elle a passé le
coup à sa mère ; à leur tour, ses compagnons de jeu ont capté la
nouvelle manière de faire et l’ont transmise à leurs mères. Cette
innovation culturelle a été graduellement adoptée par différents singes
sous les yeux des scientifiques.
Entre 1952 et 1958, tous les jeunes singes ont appris à laver les
patates enduites de sable pour les rendre plus agréables à manger.
Seuls les adultes qui ont imité leurs enfants ont intégré ce progrès
social… Les autres adultes ont continué à manger des patates douces
pleines de sable. C’est alors que quelque chose d’étonnant s’est
produit. En automne 1958, un certain nombre de singes de l’île de
Koshima lavaient les patates douces – on en ignore le nombre exact.
Supposons que le soleil se soit levé un matin, et il y avait 99 singes
sur Koshima qui avaient appris à laver les patates. Supposons encore
que plus tard ce soir là, un centième singe ait appris à laver les
patates… c’est alors que les choses ont basculé.
A partir de ce moment là, à peu près tout le monde dans la tribu s’est
mis à laver les patates avant de les manger. L’énergie additionnée du
centième singe a provoqué en quelque sorte une bascule culturelle.
Mais attention. Un phénomène particulièrement stupéfiant que les
scientifiques observèrent fut que l’habitude de laver les patates
traversa ensuite la mer - des colonies de singes sur d’autres îles, et
la troupe de ceux de l’île principale de Takasakiyama ont commencé
à laver leurs patates. Ainsi, quand un certain effectif
acquiert une habileté, cette nouvelle compétence peut se communiquer
d’un esprit à l’autre. Même si la quantité exacte peut varier, le
phénomène du centième singe signifie que quand un nombre restreint de
gens pratiquent une nouvelle manière de faire, celle-ci peut rester
leur propriété consciente et exclusive. Mais il y a un point à partir
duquel, si une seule personne accède à ce nouveau savoir, un champ est
renforcé de telle sorte que cette connaissance nouvelle est adoptée
pratiquement par tous.
Votre intelligence est absolument nécessaire ; vous pouvez être le
centième singe (ou le premier, tiens donc, ndt), ou vous pouvez le
faire émerger dans votre équipe.
Cette histoire de Ken Keyes Jr., tirée de son livre « The Hundredth
Monkey », ne fait l’objet d’aucun copyright
« Un, c’est une exception, deux, c’est le début d’une série »
Pour les praticiens de l’apprenance, la pensée systémique sert d’abord
à donner une représentation schématique des interactions en boucle
entre les services ou les fonctions dans une institution, et à observer
lesquelles de ces boucles de rétroaction interagissent en régulation ou
en renforcement réciproque : de cette façon, en cas de blocage quelque
part dans le système, l’examen des « cercle vicieux » en
cause peut éviter les pertes de temps et d’énergie consacrées à « faire
plus de la même chose pour obtenir plus du même résultat ». La
propagation de l’innovation par les réseaux informels, elle, s’inscrit
dans une logique de cercle vertueux du type « boule de neige » qui
constitue un levier essentiel à la dynamique apprenante.*
Disons le clairement : M.White, lui, ne croit pas dans l’efficacité des
principes systémiques appliqués au vivant; il se méfie des
histoires de problèmes qui opèrent comme des symptômes destinés à
maintenir l’homéostasie dans un système ; il pense même que la
meilleure chose à proposer à des personnes ou à des groupes dont
l’histoire a été analysée à partir d’une grille de lecture de ce genre,
c’est de commencer par leur demander quel impact cette lecture a pu
avoir sur leur vie ; c’est à la fois une posture thérapeutique et un
point de vue politique.
Mais peut être qu’il apprécierait une chose dans cette histoire : le
triomphe d’une réussite d’abord minoritaire, et l’idée de son
débordement « hors des frontières » ; le moment mystérieux où l’effet
tache d’huile fait basculer un savoir dans le domaine de la propriété
collective au-delà de l’espace de référence d’un système ; un autre
praticien de l’émergence, David Grove**, suit une logique identique
quand il cherche, avec la technique du clean space, à déborder l’espace
saturé du problème pour connecter successivement des points de vue
adjacents : le but est de réduire puis d’isoler le périmètre
d’influence de la difficulté, et de laisser advenir les « épiphanies »
ou synchronicités résolutoires.
Les praticiens de l’apprenance visent un effet de seuil à partir duquel
une innovation se généralise jusqu’à modifier culture de l’ensemble ;
M.White insiste suivant le même principe sur la nécessité de densifier
l’histoire minoritaire préférée à partir des exceptions, si maigres
soient elles, ou de l’ « absent mais implicite » dans le discours :
« Un, c’est une exception, deux, c’est le début d’une série »***
… et une série c’est peut être le début d’une nouvelle histoire.
D’îles en archipels : la pédagogie de l’exploration et du lien
Les deux logiques, apprenante et narrative, s’appuient sur la dynamique
d’une construction émergente : à partir d’un réseau initial, les
processus en développement se densifient et se propagent
horizontalement d’île en île, puis d’archipel en archipel, jusqu’à
relier des continents.
Encore une fois, le rôle du praticien se situe loin de celui de
l’entraîneur qui, après évaluation et diagnostic,
appliquerait ses« modèles » et traitements, et à l’écart d’une position
de « non savoir » radicale qui fonctionnerait comme un leurre
; il se rapproche de celui du pédagogue : l’essentiel de sa
mission consiste à proposer des échafaudages pour visiter la « zone de
développement proximal » des personnes auxquelles il s’adresse :
autrement dit, lancer une exploration à partir de ce qui est connu et
familier pour aller vers ce qui est ignoré ou oublié, et vers ce qu’il
est possible d’en apprendre ; « cueillir les fruits à portée de la main
» avant de se lancer plus loin, encouragé par de premiers succès ; les
questions du praticien fonctionnent comme des tâches, des exercices :
pour se souvenir et associer, se regarder agir à partir d’un
autre endroit ou avec les yeux d’un autre, se projeter dans
le futur ou dans ses rêves, échafauder des scénarios à partir
d’hypothèses ; elles offrent des espaces de sécurité ou de coopération
apprenante où le seul savoir qui s’exprime est celui qui émerge en
coproduction dans une double dimension : intelligence du sens et de
l’histoire dans son contenu narratif, mais aussi maîtrise du processus
de construction de cet apprentissage .
Pour pouvoir innover et propager un processus apprenant, un réseau doit
en effet répondre à quatre conditions de fonctionnement dès sa
constitution :
- la question vient du groupe : autrement dit, le groupe
travaille à partir d’une question ou d’un thème qui lui appartient,
sans forcément s’engager à un livrable ; il maîtrise son processus de
travail
- la réponse vient du groupe : un groupe apprenant, à la
différence d’un groupe de travail transverse, ne travaille pas à
satisfaire une commande interne ; il maîtrise le contenu de ses
propositions
- le groupe comprend des représentants de la sagesse
conventionnelle (des sachants), et des représentants de la sagesse non
conventionnelle (des candides) ; à partir des compétences réunies, il
s’autorise à travailler avec les différences plutôt qu’avec la
conformité
- le client doit être présent ou représenté ; le travail du
groupe a un sens qui dépasse les limites du cercle des présents****
De la différence à la pertinence : la (re) construction d’une
identité
En résumé, nous avons davantage à apprendre des différences que de la
conformité ou de l’identité ; ou plus précisément, nous commençons nos
apprentissages par l’exemple et les similitudes, puis nous progressons
individuellement par essais- erreurs, réélaborons et
combinons les modèles entre eux, les interprétons et adaptons selon nos
expériences, et nous les faisons vivre et évoluer dans le temps ; par
la suite, les occasions de confronter collectivement les
différences entre nos constructions et expériences respectives
constituent le terreau d’où émergeront le changement et l’innovation.
Le travail narratif, comme celui de l’intelligence collective, ne
cherche donc pas à renforcer une identité commune ou déjà définie, mais
au contraire à révéler et faire fructifier des différences ; il ne
s’agit pas de rassembler dans les similitudes, sous le plus
petit dénominateur commun, mais de faire émerger les décalages et la
rareté : les exceptions, les savoirs restés implicites, les expériences
déviantes ou innovantes font socle à la (re) construction d’une pensée
ou d’une identité originale dont la somme des savoirs dépasse les
catégories enseignées.
Comme le rappelle M.White :
« La pensée ne concerne pas la vérité , mais la recherche des
différences (…) la connaissance vise à découvrir la vraie
nature de l’identité ; la pensée concerne la différence, la
perception de la différence ; la pensée passe en dessous de
l’identité et palpe les différences »***
Autrement dit, le travail de la pensée consiste à interroger
directement la singularité dans l’expérience ou les perceptions, en
faisant abstraction des définitions imposées de l’extérieur;
l’attention se concentre sur les traces fines ou signaux faibles, les
manques ou les intervalles du discours à faire fructifier, l’implicite
à révéler ; dès lors, la question de la valeur se déplace : loin de la
prééminence accordée à l’expertise, elle bascule du côté de
l’utilité, et de la pertinence au regard des enjeux communs ; la
question n’est plus :
« Où est la vérité ? », ou « que faut-il savoir ? », mais :
« Qu’y a-t-il là d’utile au travail commun ? Quelle énergie cette
question génère- t- elle ? Qu’est ce que ça nous apprend, où est ce que
ça nous emmène où ne sommes pas déjà allés ? »
Qu’elle sème des indices dans les creux du discours, dans l’absent mais
implicite, dans les feed backs et les résonances, ou dans les
divergences de la pensée latérale, l’utilité des apports devient le
seul critère ; tantôt promenade, tantôt parcours « les yeux
grand fermés »*****, l’apprentissage devient voyage, et la destination
émerge en ligne de fuite, non comme la recherche d’une vérité
insaisissable, mais comme une quête de sens renouvelée afin
d’agir en meilleure adéquation avec nos valeurs.
Vous pouvez réagir à cet article sur cette
page. Le mois prochain : « La
vision partagée, ou la pertinence des bernaches ».
Auteur : Béatrice Dameron, coach et
consultante. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou
celui de ses ayants droit.Vous pouvez consulter l'article précédent sur
"La
maîtrise personnelle…la hyène, le coq et l'absence"
Béatrice
Dameron allie une formation de psychologue clinicienne et systémique à
une expérience diversifiée de management en entreprise, notamment dans
des fonctions d’encadrement commercial au sein d’une banque, puis comme
consultante et manager dans un cabinet de conseil. Exerçant en tant que
consultante et coach à titre libéral, elle se concentre sur le
développement personnel et professionnel de ses clients, et s’appuie
principalement sur la pédagogie, la créativité et les techniques
narratives dans ses missions auprès de dirigeants et de leurs équipes,
et pour la mise en place de démarches apprenantes dans les
organisations. Auteur de « Comment devenir Formateur Occasionnel », Ed.
Démos, 1994
Notes:
* voir à ce sujet les 3 ouvrages de référence : « la Vème Discipline »,
« la Vème Discipline, le Guide de Terrain », « la Danse du Changement
», Peter Senge et autres, First Editions
** voir site : www.cleanlanguage.co.uk
*** séminaire d’août 2007
**** d’après les travaux présentés à la journée SOL-GARF « Peut-on
apprendre à innover ? » du 3 avril 2007
***** : selon le nom d’une animation du Futuroscope de Poitiers qui
propose un parcours d’expérimentation sensorielle dans des conditions
d’aveuglement total