Posté le 13-08-2008 à 11:51 - Béatrice Dameron
Béatrice Daméron nous invite avec cet article à nous envoler avec les
oies et à tirer encore une fois quelques leçons du comportement des
animaux, enseignements qui pourraient être bien utiles dans le monde de
l'entreprise apprenante.
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La pertinence des bernaches
Les bernaches sont des oies ; ces oiseaux migrateurs, aux performances
intellectuelles étourdiment dénigrées, montrent en volant en formation
un talent qui nous apprend plusieurs choses :
- Leçon n°1 : quand les oies volent en formation en V,
chacune crée
une aspiration pour celle qui la suit : partager le sens du collectif
permet d’aller plus vite, plus loin, et plus en confiance
- Leçon n°2 : quand une oie quitte la formation, elle sent
immédiatement la résistance de l’air : accepter de suivre ceux qui vont
dans la bonne direction et échanger de l’aide permet d’arriver au but
en sécurité
- Leçon n°3 : quand l’oie de tête
fatigue, elle change de place avec une autre : partager le leadership
et accepter de se reposer sur les capacités des autres permet de faire
avancer le collectif plus efficacement
- Leçon n°4 : quand une oie est malade ou blessée, deux
autres oies
quittent la formation pour l’accompagner à terre : pratiquer l’entraide
dans les moments difficiles comme quand l’équipe est forte permet
d’assurer la survie de l’ensemble
- Leçon n°5
: pendant le vol, les oies de l’arrière cacanent pour
encourager
les oies de tête à maintenir leur vitesse ; assurons-nous :
- que le bruit qui nous parvient de l’arrière résonne bien
comme un encouragement
- que notre support vocal a bien valeur de soutien pour la
tête de la formation…
En
bref, les bernaches sont des oiseaux avisés et pédagogues qui savent
cultiver la solidarité et construire du sens pour parvenir au
but
de leur voyage.
« Ce qui compte, ce n’est pas la vision, mais ce qu’elle fait
faire »
A
la différence de la visée focalisée du sniper, la vision des oies est
périphérique : dans son champ, elle inclue à la fois le but du voyage,
les voyageurs et l’espace où ils évoluent, et les valeurs à intégrer
pour parvenir à destination ; ce qui lui donne la triple dimension d’un
but, d’un processus d’apprentissage, et d’une culture partagée.
Si
nous transposons (la référence sportive dans un écrit qui prétend
disserter à propos de coaching conférant, comme le veut l’usage, un
indispensable label d’orthodoxie, il est donc grand temps de s’y
coller), dans un autre registre donc, la récente Coupe du Monde et
l’inexorable martèlement à propos des fameuses « valeurs du rugby »
m’ont appris quelque chose, comme sans doute à quelques uns de mes
homologues béotiens ; en effet, qu’à l’issue des matches, des
supporters imbibés au même degré (avancé) des mêmes spiritueux qui
irriguent la familière « fête du foot » vocifèrent en gesticulant, rien
d’anormal ; que ces pochetrons si agréablement bariolés n’éructent ni
menaces, ni appels à venger l’honneur bafoué, gestes significatifs à
l’appui, c’était déjà rafraîchissant ; qu’ils s’époumonent en
hyperboles, hymnes et louanges, indifféremment au bénéfice de leurs
champions comme à celui de l’équipe adverse, là, ça devenait carrément
insolite ; le fait de fixer un ballon ovale élargirait il la vision
vers plus de « périphérie » ?
Serge Simon, ancien professionnel de
rugby* expliquait en quoi le rugby aurait davantage à perdre qu’à
gagner à devenir un sport olympique:
«
Le rugby est un sport
collectif de combat, indissociable des valeurs qui le fondent ; c’est
la raison pour laquelle, avant d’être un sport, le rugby est une
culture »
Les praticiens de l’apprenance soulignent un principe aux conséquences
comparables: «
Ce
qui compte ce n’est pas la vision, mais ce qu’elle fait faire
»**
Glissement de sens et ligne de fuite
Pour les praticiens apprenants :
«
Poser des questions est essentiel pour évoluer ensemble vers
les
avenirs que nous voulons au lieu d’avoir à vivre avec les avenirs qui
nous échoient »**
Par exemple, chercher à devenir le « meilleur
laboratoire de recherche industrielle du monde » (Hewlett Packard cité
par P.Senge), c’est nourrir une vision ambitieuse ; mais que diable
cela veut il bien dire ? Personne n’en ayant la moindre idée, à force
d’y réfléchir collectivement, les dirigeants et collaborateurs d’HP ont
adopté la suggestion suivante, déjà plus « parlante » à leurs oreilles
: « devenir le meilleur laboratoire de recherche industrielle pour le
monde »**.
Pour donner du sens à l’action collective, une vision
devrait-elle, à l’instar d’une question apprenante « puissante »,
inviter à interroger un paradigme de l’intérieur, tout en obligeant à
chercher la réponse à l’extérieur de ce paradigme ? *** Un « extérieur
» qui n’imposerait pas toujours d’élargir l’espace « hors paradigme » à
l’échelon planétaire (on respire) : parfois un renversement du sens
suffit à provoquer l’étincelle. Un dirigeant d’une entreprise du CAC 40
leader sur ses marchés avertissait ses Directeurs Généraux en pleine
période de croissance:
« Attention ! Tout va bien… »
Le même paradoxe apparent est repris par P.Senge : «
Rien n’échoue comme le succès
»**
Alors,
prenant à contre pied l’emphase guerrière ou pionnière des slogans, une
vision « apprenante » ajusterait elle régulièrement son horizon aux
confins du champ visuel des acteurs, à la limite de leur « zone de
développement proximal », de façon à l’élargir continuellement ? Dans
cette approche « spatiale », elle enseignerait d’abord à :
- définir à qui elle s’adresse, et qui en est exclu. Arie de
Geus,
co fondateur de SOL, commence par interroger en ces termes les
dirigeants qui le consultent : «Quand vous dites « nous » (en parlant
de l’entreprise, ndlr), qui est-ce « nous » ? Et qui n’est pas « nous »
?
- faire glisser sa perspective en point de fuite à l’horizon.
Si
le but à atteindre se présente comme une perspective mouvante, la
focale se déplace aussi de la vision vers ce qu’elle permet de partager
et qui lui donne un sens: un cheminement qui produit une culture
collective ; la construction d’un lien qui permet aux groupes et aux
individus qui les composent de grandir en autonomie, de faire rayonner
leurs valeurs auprès de leurs équipes, et de les démultiplier là où
leur parcours les conduira ; un chemin au long duquel se dissout la
dualité qui tour à tour oppose ou « réconcilie» vie sociale
et
vie personnelle ; un apprentissage qui agit comme une métaphore de la
puissance déployée par l’intelligence collective pour intégrer les
différences et construire le réel.
« La reconstruction est un processus social »
Au-delà
du but visé, partager une vision exerce la pensée à se « dépayser »,
l’entraîne hors cadre, décale son regard et multiplie ses angles de
vue; elle l’habitue aussi à projeter des suppositions dans le temps
pour élaborer des stratégies : le travail avec les scénarios,
l’exploration constructive**** encouragent les acteurs à construire le
film de leur futur à partir d’hypothèses parfois surprenantes posées
sur l’évolution de leur environnement ; ici, la pédagogie fait coup
double : elle cherche bien sûr des réponses sur le fond, au cas où ces
postulats se vérifieraient dans l’avenir, mais surtout à exercer les
processus d’anticipation stratégique et la maîtrise de la complexité
dans l’équipe.
Pour les praticiens narratifs, les cartes narratives
serviront de repères pour un voyage vers la reconstruction de
l’identité ; au départ, ce qui sert de socle aux conversations peut
ressembler à une non vision: une histoire parfois pauvre,
maigre
et répétitive, une histoire close sur la dépression ou l’impuissance à
agir, d’où toute issue semble impensable ; pour déceler puis élargir
les failles dans cette fermeture du sens, le praticien fait appel à
l’absent mais implicite déjà évoqué*****, et il propose aussi au client
de travailler avec des suppositions : l’auteur en devenir est invité à
apprécier sa propre influence dans la vie des personnages qui ont
compté pour lui et l’ont soutenu ; encouragé à se décentrer pour
emprunter le point de vue d’une personne qui figurerait un « membre
bienfaisant» dans son « club de vie », il articule le discours qu’il
lui prête à son propre sujet; avec l’intervention de cet interlocuteur
virtuel, une circularité relationnelle nouvelle se crée, qui restaure
de la fluidité dans un système de représentations bloqué, et génère
petit à petit l’émergence d’une histoire différente tissée d’exceptions
à l’histoire dominante évoquée en premier lieu.
Les techniques
narratives et apprenantes se retrouvent sur un principe partagé: celui
de la prééminence accordée, pour l’élaboration d’une histoire de
changement, au partage social et à la détection des fines traces ou des
signaux faibles qui font figure d’exceptions, plutôt qu’à la relation
avec le praticien centrée sur le problème, ses symptômes, et ses
variations sur un même thème.
Comme le rappelle M.White :«
La
reconstruction est un processus social »******
« Concevoir un avenir qui soit conforme à nos plus hautes
aspirations »
Depuis
les observations de D. Spitz, on sait qu’un nourrisson dont les pleurs
ne provoquent aucune réponse de l’entourage évolue rapidement vers la
dépression anaclitique, puis le marasme ; suivant le même principe,
redevenir auteur de sa propre histoire ne suffit pas pour l’inscrire
dans le réel, si celle-ci n’a pas d’influence sur la trajectoire des
autres. Pour ancrer la nouvelle histoire dans les possibilités d’avenir
de l’auteur, la présence de témoins est requise, parfois à l’occasion
de « cérémonies définitionnelles », sortes de conversations ritualisées
qui consacrent le passage vers une identité redéfinie ; des questions
orientent le travail des témoins : centrées d’abord sur le récit de
l’auteur, elles les invitent ensuite à se projeter dans leur propre vie
« là où ils ne sont pas déjà allés » et où leurs propres résonances les
emmènent. En écho à ce « témoignage », l’auteur à son tour est invité à
avancer un pas plus loin, et à se projeter dans le futur dans une vie
que les valeurs évoquées influenceraient plus puissamment.
Quand il
devient crucial de retisser les liens sociaux au sein de
communautés entières, déchirées par des conflits souvent historiques,
les états et associations impliqués font de plus en plus souvent
confiance à la puissance de ces techniques pour reconstruire les
solidarités sociales autour d’une vision partagée : travail narratif
auprès de communautés canadiennes multiethniques, ou à Ramallah en
Cisjordanie, organisation de world cafes ***** ou d’ateliers
de
travail sur les scénarios, au Canada, en Colombie ou en Afrique du Sud
(pour préparer les changements institutionnels en 1991, soit 1 an après
la libération de Nelson Mandela et 2 ans avant l’organisation des
premières élections démocratiques)…
Le parallèle entre pratiques
narratives et apprenantes l’atteste : elles partagent des ambitions
convergentes, une vision de leur rôle social, et une croyance dans ce
que Bill Godfrey appelle «
la
capacité à créer un monde meilleur » : «
Nous pouvons créer des
hypothèses et des scénarios proactifs, afin
d’aider à concevoir un avenir qui soit conforme à nos plus hautes
aspirations et que nous percevons comme tentant de se réaliser
»**
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Auteur : Béatrice Dameron, coach et
consultante. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou
celui de ses ayants droit.Vous pouvez consulter l'article précédent sur
"La
pensée systémique, ou……la planète des singes, le retour"
Béatrice
Dameron allie une formation de psychologue clinicienne et systémique à
une expérience diversifiée de management en entreprise, notamment dans
des fonctions d’encadrement commercial au sein d’une banque, puis comme
consultante et manager dans un cabinet de conseil. Exerçant en tant que
consultante et coach à titre libéral, elle se concentre sur le
développement personnel et professionnel de ses clients, et s’appuie
principalement sur la pédagogie, la créativité et les techniques
narratives dans ses missions auprès de dirigeants et de leurs équipes,
et pour la mise en place de démarches apprenantes dans les
organisations. Auteur de « Comment devenir Formateur Occasionnel », Ed.
Démos, 1994
Notes:
* : Emission « C dans
l’air », du 8 octobre 2007
** : « la Danse du
Changement », Peter Senge, First Editions
***
: « Un changement de paradigme se produit quand on pose, à l’intérieur
d’un paradigme courant une question qui ne peut trouver de réponse qu’à
l’extérieur de ce paradigme » Marilee Goldberg ; dans le même esprit,
Einstein rappelait qu’un problème ne peut trouver de solution à
l’échelon du niveau logique à partir duquel il a été posé ; comme
dirait David Grove : « l’espace du problème ne peut pas être l’espace
de la solution »
**** : technique
d’animation de grands groupes élaborée par Juanita Brown et son équipe
; site : www.theworldcafe.com
***** : article de
décembre 2007 « III. La maîtrise personnelle ou la revanche de l’absent
mais implicite »
****** : séminaire
d’août 2007
*******
: Appreciative Inquiry, technique de travail utilisée en institution ou
dans des communautés par David Cooperrider et son équipe pour conduire
le changement ; site : http://appreciativeinquiry.case.edu/
; sur ce
sujet, voir aussi « Creating appreciative learning cultures » Frank J.
Barrett, AMA, 1995