Posté le 13-08-2008 à 16:11 - Sybil Persson
Rien de plus flou et mystérieux que l’éthique? Simple formalité ou
Graal illusoire ? En tout état de cause, l’éthique semble bien
essentielle pour le coaching. Pour éclairer un peu de sujet complexe,
cet article, extrait d’un cahier de recherche écrit par Sybil Persson,
développe deux perspectives complémentaires de l’éthique, entre
technique et identité, entre sens collectif et expérience individuelle.
Éthique et morale se complètent, se conjuguent et ne peuvent être
clairement dissociés selon Edgar Morin (2004, p. 9). Pour cet auteur,
l’éthique correspond davantage à un plan supra ou méta-individuel alors
que la morale se décline au niveau de la décision et de l’action des
individus. Á la lecture des propos tenus par les praticiens, il est
possible de dégager deux visions principales en matière d’éthique,
appuyées sur une dynamique de qualification professionnelle. En effet,
comme le rappelle le tome 6 de la Méthode le devoir ne peut se déduire
d’un savoir ; pourtant le devoir a besoin d’un savoir.
- Une première vision de l’éthique dans le coaching est
instrumentée, d’inspiration technicienne : le coach détient sa
légitimité des outils et techniques qu’il maîtrise, avec labels à la
clef au travers des groupements professionnels auxquels il appartient
et adhère.
- Une seconde vision de l’éthique du coaching est
identitaire, d’inspiration psychosociale : le coach assied sa
compétence multiple et intégrée sur son histoire, son expérience, ses
échecs, bref sa construction identitaire elle-même.
Notons que ces deux visions sont ainsi présentées par souci de clarté,
et en référence aux positionnements le plus souvent occupés dans le
monde du coaching, mais qu’elles ne sont bien sûr pas exclusives l’une
de l’autre.
La dimension identitaire
«
On ne peut pas
accompagner une personne sans être au clair avec soi-même
» déclare Stacke (2000, p. 111). Ces paroles, si elles sont lapidaires,
ont également le mérite de résumer très simplement une première
position éthique du coach, basée sur ce qui pourrait être appelé une
alchimie expérientielle dont il est impossible d’établir la recette,
mais sur laquelle beaucoup de discours insistent et qu’il semble
possible d’illustrer à défaut de l’expliquer. «
Il faut avoir fait quelques
guerres et pleuré quelques morts pour devenir capable d’accompagner
autrui » déclare Blanc-Sahnoun (2006, p. 64). Ou encore
les paroles de Danièle Darmouni qui témoignent de l’expertise du coach
en invoquant l’expérience, le développement personnel, la connaissance
de soi : «
Pour devenir
coach, il me semble important d’avoir su traverser des ruptures
professionnelles, des phases de confusion et de pertes de sens, puis
des phases de transition, de recherche du sens et enfin d’ouverture et
de reconstruction à partir de ce nouvel apprentissage »
(citée par Caby, 2002, p. 78).
Ces propos renvoient à la notion de cheminement personnel développée
notamment par Lenhardt (2002b) qui essaie de répondre à la question des
compétences du coach, garantes de sa recommandabilité et de sa
légitimité. Après avoir envisagé l’âge comme la première compétence du
coach, et l’expérience professionnelle indispensable de plusieurs
années comme la deuxième, Lenhardt insiste sur le cheminement personnel
(p. 55) : «
Il y a des
gens qui par leur simple expérience existentielle, spirituelle ou
historique, ont vécu des ruptures, des changements, des épreuves, qui
ont été l’occasion de leur construction identitaire et de leur qualité
d’être. ». En écho, sur un mode moins emphatique,
l’Américain Hudson (1999, p.16) parle des coachs comme de «
généralistes humains » Il précise qu’il est difficile de séparer ce que
sont les coachs de ce qu’ils font «
It’s hard to separate a
description of what coaches do from who coaches are, as the two topics
are inextricably entwined ».
La dimension technicienne
La vision du coach compétent, parce que détenteur de techniques, est
souvent couplée à celle du manager-coach. Chez ces auteurs, il est à
remarquer que la dimension éthique est peu ou pas développée
explicitement, comme si accorder le statut de coach à celui de manager
ou de leader permettait automatiquement de légitimer la technique
coaching à partir de la légitimation a priori de l’action managériale,
le plus souvent conçue au service de la performance sur fond
d’humanisme.
La maîtrise d’un certain nombre de techniques et d’outils semble
pourtant être incontournable pour au moins deux raisons, l’une tenant
au processus même du coaching, l’autre tenant au processus de formation
personnelle du coach. Selon Reine-Marie Halbout (2002) le processus de
coaching suppose en général trois étapes qui sont : diagnostic,
accompagnement et bilan. C’est en phases amont et aval de
l’accompagnement que les outils prennent leur place. En amont, dans
l’étape diagnostic, les outils permettent de générer une prise de
conscience chez le coaché et une définition des axes de travail. En
aval, dans l’étape bilan les mêmes outils fournissent des indicateurs
susceptibles de mesurer le chemin parcouru.
La deuxième raison justifiant la maîtrise d’outils par le coach permet
de positionner la frontière entre faire du coaching et être coach
souvent évoquée notamment par les coachs qui pensent être coach et ne
pas se contenter de faire du coaching (Lenhardt, 2002a ; Delivré, 2002
; Roussillon, 2002 ; Fourès, 2004). Ainsi toute personne en position
aidante pourrait faire du coaching sur un mode occasionnel dans le
cadre d’une relation particulière sans pour autant être coach
professionnel.
Figure 1 : Schéma
d’évolution du coach en devenir
(source :
Lenhardt, 2002b, p. 53)
Delivré (2002, p. 23) considère la technique comme une première étape
d’une possible accession au plein statut de coach, qui, lorsqu’il a
abouti, s’apparente à celui de l’artiste: «
Pour devenir un artiste du
coaching, il faut d’abord accepter d’être un professionnel,
c’est-à-dire de maîtriser un certain nombre de techniques, d’outils de
concepts, puis seulement après de les oublier ». Cette
vision rejoint celle développée par Lenhardt (2002b, p. 53) qui invite
au «
maniement
du curseur » au sein du processus de formation d’un coach.
Il s’agit de négocier un nouvel équilibre entre une expertise
professionnelle initiale et ce qui est appelé «
le coaching intériorisé
» (p. 54), comme posture générique identitaire du coach.
Ce schéma semble pouvoir faire écho à la position d’Amado (2002, p.
119) favorable à un coaching d’inspiration psychosociologique qui
appelle «
une approche
existentielle » plutôt qu’instrumentale ou thérapeutique.
Auteur : Sybil Persson,
Professeur Associé Groupe ICN Ecole de Management,
Extrait du cahier de
recherche « Quelle moralité pour le coaching en entreprise ? A l’écoute
des praticiens » (Février 2007).
Sybil PERSSON dirige
l’Ecole de Coaching à l’ICN Ecole de Management. Docteur en Sciences de
Gestion de l’Université de Nancy, elle est Professeur Associé du
Département Ressources Humaines et Systèmes d’informations depuis 15
ans. Sybil a une expérience conséquente en conseil et formation en
entreprise, notamment pour accompagner les managers, les dirigeants et
leurs équipes en période de changement. Ses activités de recherche
concernent le coaching en entreprise, les valeurs des dirigeants et le
fonctionnement des groupes de travail. La démarche s’appuie sur une
approche anthropologique du management, prenant en compte les
contributions théoriques de différentes disciplines des sciences
sociales. Elle est l’auteur de “Méthodes de communication
interpersonnelle” (Eska, 3ème éd., 2006) et a co-dirigé avec Vincent
Lenhardt l’ouvrage collectif « Le coaching entre psychanalyse et
problem-solving » (Eska, 2006).
Références
bibliographiques
- Amado G. (2002), Le coaching ou le retour de
Narcisse, in Pratiques de consultation. Histoire, enjeux, perspectives,
Les cahiers du laboratoire de changement social, 7,
L’Harmattan, 113-120.
- Blanc-Sahnoun P. (2006), L’Art de coacher Méthodes, cas
pratiques et outils, Paris, InterEditions.
- Caby F. (2002), Le coaching, Paris, De Vecchi.
- Delivré F. (2002), Le métier de coach, Paris, Éditions
d’Organisation.
- Fourès É. (2004), Petit traité des abus ordinaires Un pavé
dans la mare du coaching en France, Paris, Éditions d’Organisation.
- Halbout M.-R. (2002), La place des outils dans le
coaching, Actualités de la formation permanente, 178, mai-juin, 49-52.
- Hudson F. M. (1999), The Handbook of Coaching, San
Francisco, Jossey Bass Publishers. .
- Lenhardt V. (2002a), Les responsables porteurs de sens
Culture et pratique du coaching et du team-building, Paris, Insep,
nouvelle édition enrichie,
- Lenhardt V. (2002b) Enjeux de la formation au
coaching, Management & conjoncture sociale, 615, été, 52-56.
- Morin E. (2004), Éthique - La Méthode 6, Paris, Seuil.
- Roussillon S. (2002), Le coaching, une alternative à la
formation et au conseil, Management & Conjoncture Sociale, 615,
été, 6-15.
- Stacke É. (avec P. Cosson) (2000), Coaching d’entreprise.
Performance et humanisme, Paris, Village Mondial.