Ethique - Diableries, visages de l’âme l’étincelle de l’exception et la solidarité comme ascèse

Posté le 12-09-2008 à 16:44 - Béatrice Dameron
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Suite et fin de la série de Béatrice Dameron qui se termine comme il se doit sur un sujet clé, celui de l'éthique.

Une expérience apprenante rapportée par Claude Lévi Strauss*


«Dans cette Hispaniola (aujourd’hui Haïti et Saint Domingue) où les indigènes, au nombre de cent mille environ en 1492, n’étaient plus que deux cents un siècle après (…), les colonisateurs envoyaient commission sur commission afin de déterminer leur nature (…) On n’était même pas sûr que ce fussent des hommes, et non point des créatures diaboliques ou des animaux. (…)

De toutes ces commissions, la plus justement célèbre, celle des moines de l’ordre de Saint Jérôme, émeut à la fois par un scrupule que les entreprises coloniales ont bien oublié depuis 1517, et par le jour qu’elle jette sur les attitudes mentales de l’époque. Au cours d’une véritable enquête psychosociologique conçue selon les canons les plus modernes, on avait soumis les colons à un questionnaire destiné à savoir si, selon eux, les Indiens étaient ou non « capables de vivre par eux-mêmes, comme des paysans de Castille ». Toutes les réponses furent négatives : « A la rigueur, peut être, leurs petits enfants ; encore les indigènes sont-ils si profondément vicieux qu’on peut en douter ; à preuve : ils fuient les Espagnols, refusent de travailler sans rémunération, mais poussent la perversité jusqu’à faire cadeau de leurs biens ; n’acceptent pas de rejeter leurs camarades à qui les Espagnols ont coupé les oreilles. » Et comme conclusion unanime : « Il vaut mieux pour les Indiens devenir des hommes esclaves que de rester des animaux libres… »
Un témoignage de quelques années postérieur ajoute le point final à ce réquisitoire : « Ils mangent de la chair humaine, ils n’ont pas de justice, ils vont tout nus, mangent des puces, des araignées et des vers crus… Ils n’ont pas de barbe et si par hasard il leur en pousse, ils s’empressent de l’épiler. » (Ortiz devant le Conseil des Indes, 1525.)

Au même moment, d’ailleurs, et dans une île voisine (Porto Rico, selon le témoignage d’Oviedo), les Indiens s’employaient à capturer des blancs et à les faire périr par immersion, puis montaient pendant des semaines la garde autour des noyés afin de savoir s’ils étaient ou non soumis à la putréfaction.

De cette comparaison entre les enquêtes se dégagent deux conclusions : les blancs invoquaient les sciences sociales alors que les Indiens avaient plutôt confiance dans les sciences naturelles ; et, tandis que les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes, les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux. A ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’hommes. »**

Comme en écho, A.Einstein constatait : « Il y a deux façons de vivre notre vie : l’une comme si rien n’était un miracle ; l’autre comme si tout était miracle »

Le pouvoir au sein du triangle praticien-cadre-transfert


Les techniques d’accompagnement et de relation d’aide inscrivent le travail de coaching ou de thérapie dans un cadre ; celui-ci délimite le périmètre d’intervention du praticien pour faciliter la résolution de problèmes, situations complexes ou souffrances personnelles apportés par le client ;  ce cadre définit essentiellement le mandat confié au praticien par son client et l’éventuel prescripteur,  le rôle imparti à chacun dans le processus, et les limites des engagements souscrits ;  le contrat fixe ainsi les contours de la relation client praticien et s’appuie sur un postulat de départ : la relation du client au praticien se construit comme isomorphe des problématiques évoquées ; le cadre doit donc offrir un espace transitionnel sécurisé pour leur élucidation et, comme l’indique François Balta, assumer une double mission : « le cadre, c’est à la fois le moyen de mener à bien les actions thérapeutiques et une action thérapeutique en lui-même »***.

Le travail de résolution se focalise ainsi sur la relation client praticien, établie comme une surface de projection privilégiée pour  la répétition des relations, scénarios, ou blocages vécus par le sujet : c’est à l’intérieur de celle-ci qu’émergent les figures à démêler, qu’il s’agisse de coaching ou de thérapie ; l’observation se centre sur  le transfert et son double en miroir, le contre transfert,  compris comme des codages dont la clef permettra de clarifier l’énigme posée. Pour initier une dynamique d’évolution individuelle, le praticien porte donc une attention particulière à « ce qui se passe dans le transfert » ou s’exprime dans la relation ; par « transfert »,  entendons pour simplifier : un investissement relationnel tel que le sujet ait le désir d’y importer une part personnelle et parfois obscure de son expérience, sans craindre le rejet ou la destruction, ni surtout redouter d’exposer son vis-à-vis à l’ engloutissement,  l’anéantissement ou la paralysie du fait de cette confrontation. Dans cette perspective, le praticien se place au centre de la relation d’accompagnement, en tant qu’il concentre sur sa personne à la fois l’expression des questions à régler, et les techniques, savoirs et expériences indispensables pour en coder la lecture.

Du bilatéralisme transitionnel au déploiement de l’ « élan essentiellement thérapeutique »


Si le transfert constitue une pierre angulaire aussi dans une dynamique apprenante ou narrative, le cadrage se déplace vers un point de levier différent : ici, l’efficacité du travail et son ancrage dans la durée reposent sur la puissance de la créativité collective et la compétence réparatrice du client pour construire une réalité désirée.

La focale se décentre donc du praticien pour s’intéresser à la mise en œuvre entre pairs d’une alliance innovante, cependant que l’énergie liée dans le transfert est redéfinie : elle intègre désormais la puissance de ce qu’Harold Searles repère dans le champ psychanalytique comme « les efforts thérapeutiques », ou « l’élan essentiellement thérapeutique »**** du sujet ; ainsi se dessine pour le praticien une posture décalée, qui s’affirme désormais « décentrée mais influente », dilue sa puissance comme pivot de la relation,  et remet en question :
  • Son statut de « sujet supposé savoir »  consacré par un cadre contractuel centré sur le praticien,  son diagnostic, son influence interprétative, son expérience, sa maîtrise technique
  • Sa mise à l’abri dans un état imaginaire de toute puissance émotionnelle qui lui permettrait à la fois de percevoir les émotions de son client et de s’en affranchir pour les interpréter ou questionner avec une distanciation idéale et bienveillant.
Ce décalage renouvelle un questionnement éthique pour les relations client-praticien :
  • Qu’en est il à présent des frontières et des rôles au sein de la relation  d’accompagnement? Entre le savoir du praticien et la compétence thérapeutique ou résolutoire du client, comment définir les limites qui sécurisent le pacte ?
  • Quelle posture vertueuse ? entre l’idéal de « neutralité bienveillante» proposé dans la perspective structuraliste comme une forme de nouvelle frontière à conquérir,  et l’engagement dans la « solidarité et sollicitude » indissociable du postulat constructioniste, comment apprécier une posture éthique du praticien en relation à son client ?

Les limites : des membranes perméables qui bougent comme les vagues


Les pratiques apprenantes comme le cadre narratif affaiblissent la distinction entre d’un côté, les« sachants » ou praticiens et, de l’autre, les candides ou clients ;  les frontières ainsi dissoutes peuvent faire place par exemple, le temps d’une conversation apprenante,  à une distinction entre « représentants de la sagesse conventionnelle » et « représentants de la sagesse non conventionnelle », laissant le praticien à son rôle de faciliteur curieux d’apprendre.

Libéré de sa position d’expert réparateur, le praticien narratif s’investit pour mener les conversations, et ses questions font résonner sa perplexité ; des cartes de repérage soutiennent l’externalisation des problèmes, puis la reconstruction d’une trame d’histoires préférées, et la restauration d’un sens différent ; il encourage chez son client la capacité à élaborer des hypothèses et des métaphores à propos de ses préférences ; ce travail en coopération libère l’espoir, l’étincelle des exceptions nichées dans les creux du discours, et l’énergie accumulée dans l’absent mais implicite ; dans ce cadre, les compétences dans le travail de reconstruction sont redistribuées: au client les maîtrises d’œuvre et d’ouvrage, au praticien la responsabilité de disposer les échafaudages et passerelles qui disparaîtront à la fin des travaux.  

La « relation d’aide » est mise hors jeu, elle laisse place au déploiement de l’intention  thérapeutique qui résonne en chacun comme un écho aux traces fines laissées par l’absent mais implicite ;  la frontière entre praticiens et clients se dissout au profit du travail personnel de chacun sur ses propres limites, comprises ici comme des membranes capables de réguler les échanges au sein du vivant : d’après les travaux du biologiste Francisco Varela, une membrane se définit comme un système ouvert, une frontière vivante, à la fois élastique et capable de perméabilité, susceptible d’accueillir les modifications apportées par son environnement et d’émettre des vibrations en retour .

Dans cette perspective constructioniste,  le cadre contractuel offrirait alors, pour reprendre la métaphore proposée par Kenneth J. Gergen :
«  …une condition de pure réciprocité, une condition dans laquelle –comme dans l’océan- toutes les vagues individuelles se façonnent de leurs contacts mutuels, et nous devons nous émerveiller devant le potentiel d’un seul mouvement de l’ensemble ; j’appellerais cela un état de sublimité relationnelle »***** .

Une cohérence « vertueuse » : engagement solidaire et efficacité stratégique


Ainsi s’esquisse une autre définition du pacte client praticien, qui passe par un acte de foi : le changement ne peut intervenir qu’à partir de ce qu’il y a de meilleur en chacun, même quand tout espoir semble inutile, et c’est le travail de l’intervenant de parvenir à vibrer en écho à la forme et au mouvement de cette « meilleure ressource », même quand elle ne se manifeste que dans de très rares exceptions ; il ne peut se contenter de souscrire au formalisme de la neutralité ou de l’objectivité, ni en revenir inlassablement à méta communiquer,  et interroger « à l’intérieur du cadre » ou « dans le processus »… mais il s’efface pour laisser un large espace  au déploiement de la compétence du client, expose sa propre vulnérabilité à entrer en résonance dans la relation, et témoigne ainsi de sa « solidarité » narrative, de sa « sollicitude » apprenante –ou le cas échéant de sa totale perplexité -plus proches de l’« amitié » aristotélicienne que de la neutralité experte ;  autrement dit, le praticien travaille là « au risque de son histoire propre », dans un engagement qui l’expose non seulement à se trouver touché par ce qui s’exprime dans les conversations, mais encore à attester de cette contribution à son parcours, et répondre lui aussi à la question « en quoi suis-je modifié par ce que j’accepte d’entendre ? ».

Notons au passage qu’adopter cette position « basse » - ou tout simplement lucide- dans la relation facilite la mise en cohérence d’une valeur éthique, l’« amitié bienveillante » et d’un principe d’efficacité stratégique cher à Sun Tzu suivant lequel : «l’eau descend des hauteurs et remplit les creux » : en bref, l’art de détecter des opportunités pour agir se décline en utilisant les vides du terrain, les positions invisibles ou oubliées, de façon à attirer l’énergie adverse vers de nouveaux itinéraires ;  le stratagème chinois nommé « l’eau fuit les hauteurs (…) enseigne à ne pas se laisser conduire par les initiatives tierces et à rechercher la liberté d’action avec élégance et économie »******. Autrement dit, suivant un principe stratégique vieux de plus de quatre siècles avant notre ère, adopter une attitude d’effacement personnel pour se concentrer sur les exceptions ou les signaux faibles permet de libérer le potentiel présent dans la situation et d’exercer la volonté au détriment de la fatalité.

Dans un tel processus, les modes du recommencement et de la pérennité déclinent :
  • un co engagement permanent : celui d’ensembles de sujets conscients reliés par leurs différences et sans cesse remodelés par leurs interactions
  • un travail de conscience qui reconnaît à chacun la puissance de conférer de la légitimité à ses expériences et d’en construire le sens  
  • une intention collective de créer des possibilités nouvelles pour le futur  dans un mouvement renouvelé qui va du savoir à la connaissance, de la vision aux buts, de la volonté à la création, et de l’action au sens :
« Nous ne devons pas renoncer à  l’exploration,
Et la fin de toutes nos découvertes sera d’atteindre le lieu d’où nous sommes partis,
Et de connaître cet endroit pour la première fois » (T.S.Eliot)

Pour ceux qui aiment les histoires, une dernière pour la route :

C’est une histoire du Mahatma Gandhi :
Un jour, une mère amena son fils auprès du Mahatma ; elle voulait que Gandhi lui dise de cesser de manger du sucre; Gandhi conseilla simplement à la mère de revenir avec son fils la semaine suivante ; elle se présente donc à nouveau avec le garçon au terme du délai indiqué, et Gandhi s’adresse à celui-ci :
« Arrête de manger du sucre, mon enfant. »
Et le garçon obéit.
Un mois plus tard, la mère revient et questionne :
« - Mon fils a bien obéi à vos paroles, mais, est ce que vous ne pouviez pas le lui dire la première fois que je suis venue ?
- Madame, une semaine plus tôt, je mangeais encore du sucre »*******
« Ce dont nous avons le plus besoin à présent, c’est d’une éthique globale, qui transcende tous les autres systèmes d’allégeance et de croyances, et qui s’enracine dans la conscience du caractère inter relié et saint de toute vie. Une telle éthique tempèrerait le pouvoir et le savoir acquis par l’humanité grâce à  la sagesse,  celle qu’on trouve au cœur des plus anciennes traditions et cultures humaines, dans le taoïsme et le zen, dans les intuitions des Indiens Hopis et Mayas, dans les Védas et les Psaumes, à l’origine même de la culture humaine. »
Federico Mayor, Directeur de l’ UNESCO de 1987 à 1999, "Crucible for a common ethic" in Our Planet 8:2, Aug 1996

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Auteur : Béatrice Dameron, coach et consultante. Mis en ligne par l’auteur ou avec son accord explicite ou celui de ses ayants droit.Vous pouvez consulter l'article précédent sur "La vision partagée ou la surprenante pertinence des oies sauvages"

Béatrice Dameron allie une formation de psychologue clinicienne et systémique à une expérience diversifiée de management en entreprise, notamment dans des fonctions d’encadrement commercial au sein d’une banque, puis comme consultante et manager dans un cabinet de conseil. Exerçant en tant que consultante et coach à titre libéral, elle se concentre sur le développement personnel et professionnel de ses clients, et s’appuie principalement sur la pédagogie, la créativité et les techniques narratives dans ses missions auprès de dirigeants et de leurs équipes, et pour la mise en place de démarches apprenantes dans les organisations. Auteur de « Comment devenir Formateur Occasionnel », Ed. Démos, 1994

Notes:
1 : né en 1908 à Bruxelles,  anthropologue et ethnologue, professeur au Collège de France, membre de l’Académie française ; a introduit notamment le structuralisme en ethnologie, et le concept d’ethnocentrisme.
2: Tristes Tropiques, 1955
3 : “Faut il un cadre aux portraits de famille?”, les B. A.  BA. du Dr Balta, 2002
4: Kenneth J. Gergen:  « when relationships generate reality : therapeutic communication reconsidered”
5: “le Contre Transfert », Harold Searles,  (Folio Essais)
6:”Comprendre et appliquer Sun Tzu”, Pierre Fayard, (Dunod)
7: ©2004 Brefi Group Limited, www.brefigroup.co.uk




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